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  • : MJCF, Mouvement des Jeunes Communistes de France, JC seclin, Section du Pévèle Mélantois
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  • : Jc Seclin, Blog des Jeunes Communistes du pévèle et du mélantois. Construire la révolution, quotidiennement! Défendre le service public et gagner de nouveaux droits pour les Jeunes! La diversité dans l'unité ! La réflexion dans l'action ! Pour lutter, pour s'organiser, pour défendre un partage des richesses, des pouvoirs et des savoirs : Rejoins la JC !
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Matériel Militant

ARCHIVES DE L UNION DE VILLES
Voici désormais en ligne, en libre accès pour nos lecteurs, l'ensemble du matériel militant utilisé depuis la rentrée de septembre 2007.

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Radio Révolution

16 octobre 2008 4 16 /10 /octobre /2008 11:57
Commémorons le crime d’Etat du 17 octobre 1961 à Paris par le préfet collabo vichyste Papon ! 18 heures Place de la République

Le 17 octobre 1961 des milliers de travailleurs immigré(e)s algériens manifestaient pacifiquement pour dire non à la guerre coloniale française en Algérie. L'Etat français avait décidé un couvre feu interdisant toute manifestation contre cette guerre qui a causé 1 million 500 milles morts algériens.

Ils étaient des milliers, des dizaines de milliers, hommes, femmes, enfants, en famille à marcher dans les rues de Paris sans se douter de la barbarie qui allaient s'abattre sur eux.

La répression sauvage et macabre abattu par la Préfecture de police dirigée par le Préfet Papon, ce vichyste collabo des occupants nazis, montrait que l'origine, la couleur de la peau, le faciès, la religion, le statut « d'étranger » demeurent aux yeux de certains gouvernants les critères racistes pour diviser le monde du travail. Ce pogrom raciste d'Etat reste dans l'histoire une des tâches les plus sombres de l'histoire de la France. « La seine était rouge du sang » des algériens manifestants disent certains écrits, mais jusqu'ici l'Etat français refuse de dire exactement combien « d'immigré(e)s » ont été assassinés.

Si hier les travailleurs immigré(e)s étaient mortellement discriminés pour les intérêts coloniaux des patrons français, aujourd'hui c'est la chasse à l'étranger travailleur sans papiers pour les maintenir dans les griffes de l'esclavage moderne du travail clandestin organisé par les patrons fraudeurs du fisc. culture africaine, asiatique et latino-américaine, la religion musulmane, la couleur de la peau, le faciès des immigrants sont désignés de fait comme des « menaces pour l'identité nationale française » dans un processus de « communautarisation » à peine voilée de la société en crise.

Les mouvements sociaux, les structures auto-organisées de l'immigration sont marginalisées, exclues et persécutées parce qu'il n'est pas concevable pour le pouvoir d'Etat que l'immigration soit reconnue dans ses droits citoyens et comme interlocutrice en tant que contre pouvoir à part entière dans une démocratie qui se respecte. La répression contre le CSP59 illustre parfaitement depuis le 15 juin 2007 ce constat objectif.

Laisser faire, c'est préparer le terrain pour que les organisations françaises soient elles mêmes victimes.

Or les forces fascistes et racistes tentent aujourd'hui de relever la tête en s'installant dans nos quartiers populaires pour préparer leur retour en force alors que s'estompe « l'effet Sarkozy ».

Voilà pourquoi, il est important que l'on se mobilise pour faire du 17 octobre 2008, le point de départ d'une jonction des sans papiers en lutte avec toutes les autres secteurs organisés du mouvement démocratique, anti-raciste et antifasciste.

17 Octobre - 18heures

Place de la République

Article sur le film, nuit noire : 17 octobre 1961 ICI

 

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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 19:53
Guy Ducoloné, résistant et dirigeant communiste est mort lundi. Il avait été Secrétaire général de l’UJRF, l’organisation des jeunes communistes de 1950 à 1955. Voici un hommage publié dans l'Humanité

Il est mort à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Résistant, dirigeant communiste, il fut un élu toujours attentif au sort des ouvriers et des salariés. Guy Ducoloné, qui disparaît aujourd’hui à l’âge de quatre-vingt-huit ans, fut un homme à qui le XXe siècle, ses gloires et ses drames ont fourni un destin exceptionnel. Et surtout qui a su le saisir par conviction et courage. Une mère casseuse de noix saisonnière, un père ouvrier charpentier, Guy Ducoloné est né en 1920 dans un petit village du Lot-et-Garonne, Monsempron-Libos, où il a vécu l’enfance d’un fils d’ouvrier de l’époque. Quelques années plus tard, la famille « monte » à Paris et s’installe dans le 14e arrondissement. L’école jusqu’à douze ans, deux ans de cours complémentaire, l’apprentissage et un certificat d’aptitude professionnelle d’ajusteur en instrument de précision, Guy Ducoloné entre dans la vie active à quinze ans. « J’ai eu la chance que ce soit dans ce bouillonnement profond dans le pays que fut le Front populaire, avec les avancées sociales qui permirent à mon père d’avoir pour la première fois quinze jours de congés payés, et à son fils, son apprentissage terminé, d’être embauché avec un contrat à durée indéterminée », indique-t-il. Il se souvient aussi qu’à treize ans il participe au cross de l’Humanité. Le lendemain, il ouvre le journal pour y lire les résultats, et ne cessera jamais de le lire depuis cette date. C’est donc tout naturellement qu’il adhère à la CGT à quinze ans, à la Jeunesse communiste puis au Parti communiste l’année suivante. Soixante-douze années de fidélité à un combat qui marquera, jusqu’à la fin, toute sa vie. La fin des années trente, c’est l’enthousiasme du Front populaire durant lequel le jeune métallurgiste s’investit dans l’activité syndicale, c’est la solidarité avec l’Espagne républicaine, la lutte contre les « lâches accords de Munich »… Mobilisé en 1939, Guy Ducoloné s’échappe de sa caserne encerclée par les Allemands, regagne Paris et « entre en résistance ». Responsable de la Jeunesse communiste, il participe à l’organisation de la manifestation parisienne des jeunes le 13 août 1941, puis à celle de la rue de Belleville. Au sein du Front national pour l’indépendance de la France, le jeune résistant participe à plusieurs opérations contre des installations allemandes. C’est le 1er mai 1942 qu’il est arrêté. Sous la torture, il se tait, connaît les prisons de La Santé, Fresnes, Melun, Châlons-sur-Marne. Par deux fois, il tente de s’évader avec d’autres prisonniers. En 1944, de Compiègne, il est déporté à Buchenwald où il restera un an. Avec Marcel Paul, Guy Ducoloné participe à l’organisation de la résistance intérieure du camp au sein du Comité des intérêts français. Quand les troupes américaines entrent dans le camp en avril 1945, Guy Ducoloné fait partie des déportés qui, les armes à la main, les accueillent et leur remettent les SS qu’ils ont faits prisonniers. En 1946, c’est le mariage avec Madeleine Vincent, ancienne déportée comme lui, militante et dirigeante nationale du Parti communiste. Une vie militante passionnée qu’ils partageront jusqu’au décès de Madeleine le 22 novembre 2005. À la Libération, Guy Ducoloné a repris son activité militante. Secrétaire général de l’UJRF, l’organisation des jeunes communistes de 1950 à 1955, le jeune dirigeant est emprisonné en 1953 pour ce qu’on a appelé « le complot des pigeons », avec notamment Paul Laurent, Louis Baillot et André Stil. Il restera onze mois à Fresnes et l’affaire se terminera par un non-lieu pour tous les inculpés. En 1950, il entre au Comité central du Parti communiste. Il en sera un des secrétaires auprès de Maurice Thorez. Sa vie politique sera surtout marquée par un engagement d’élu. Comme conseiller municipal de sa ville d’Issy-les-Moulineaux durant quinze ans, conseiller général pendant trente-cinq ans, député vingt-quatre années durant dans sa circonscription de la Seine puis des Hauts-de-Seine, celle d’Issy-les-Moulineaux, Vanves, Malakoff de 1964 à 1988. Il fut élu deux fois vice-président de l’Assemblée nationale. C’est « sur le terrain », dans la proximité, que le député conçoit son rôle d’élu. Il est surtout reconnu pour son inlassable défense des salariés dans les entreprises de la région parisienne, aux usines Renault Billancourt notamment, et sa participation aux combats pour sauvegarder l’emploi industriel. Durant toutes ces années d’investissement politique absorbant et jusqu’à aujourd’hui, Guy Ducoloné ne lâchera jamais son engagement auprès de ses compagnons du monde de la déportation. Au sein de la Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes (FNDIRP), au sein de l’association française Buchenwald-Dora et Kommandos dont il assure la présidence, Guy Ducoloné consacre du temps à la reconnaissance et la défense des droits de ses camarades et à la pérennisation de la mémoire de la Résistance et de la déportation. Jusqu’au bout, il témoignera notamment auprès des collégiens et des lycéens de ce que furent la Résistance et la déportation. « Nous pouvons être utiles par nos témoignages pour empêcher l’oubli de prendre le dessus, explique-t-il. Nous le pensons d’autant plus que notre tâche est encore inachevée. Les nostalgiques de la croix gammée existent toujours, quelle que soit l’image quportent. Ils voudraient bien sûr faire oublier ou pour le moins, dans le présent, banaliser la Résistance et la déportation. Ils voudraient contester l’élimination quasi totale des juifs arrêtés en tant que tels. Ils voudraient contester l’utilisation dans les usines de guerre nazies des femmes et des hommes de toute l’Europe arrêtés parce qu’hostiles à Hitler et à son régime. (…) Nous pouvons mettre en échec ces idées et menées séditieuses. » Guy Ducoloné n’est pas seulement resté fidèle à ses idées : il est resté jusqu’au bout un combattant. Lors de la remise de ses insignes de commandeur de l’ordre national du Mérite en février 2006, Guy Ducoloné assurait : « Au camp, même dans le plus grand dénuement, nous pensions à ce demain que nous voulions construire meilleur pour tous. Je continue à y penser. »

 Olivier Mayer
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29 juin 2008 7 29 /06 /juin /2008 00:01
Publié le 12 juin 2008, mise à jour le 13 juin 2008
par Contact PCF AVION 62


Le samedi 29 juin 1968, veille du second tour des élections législatives, le jeune ouvrier communiste Marc LANVIN était lâchement assassiné par des hommes de main du candidat de la droite gaulliste, l’UDR Theeten.

Marc était l’un des 6 enfants d’une famille ouvrière des Blancs-Monts particulièrement estimée, il venait d’avoir 18 ans.

Ouvrier à l’usine textile de la Maille à Arras, il était militant des Jeunesses communistes. Il avait accepté d’aider des copains socialistes, pour une dernière tournée de surveillance de l’affichage en faveur du candidat d’union de la gauche Guy MOLLET, député maire d’Arras.

Dans la rue Pasteur à Achicourt, la voiture dans laquelle il avait pris place se trouva face à l’estafette des colleurs d’affiches adverses bloquant la route. Descendu sans méfiance, pour parlementer, MARC fut foudroyé par une balle de 7,65 tirée à bout portant depuis le véhicule de l’UDR. D’autres coups de feu de 22 long rifle atteignirent la DS noire des militants socialistes. Tandis que le malheureux jeune garçon, atteint en plein cœur, était en vain transféré par ses camarades à l’hôpital d’Arras, le commando meurtrier s’enfuyait et se réfugiait dans une ferme à Rouvroy, où il fut cueilli dès le lendemain matin.

L’enquête et le procès (à St Omer en mars 1969) révélèrent que les tireurs étaient : J. C. VALLEIN, le chef des cinq nervis recrutés par l’UDR, et A . VERLEY, ex baroudeur des guerres coloniales, alcoolique notoire, surnommé le légionnaire.

On apprit par la suite que l’arme du crime avait été fournie à Marseille par des membres du SAC, le trop fameux service d’ordre gaulliste, créé en 1960 par Pasqua et ses amis. Recrutant dans la pègre, et auteur de nombreux coups tordus le SAC fut dissous en 1982 après la sanglante tuerie d’Auriol. Comme le déclara Me BLEITRACH, aux assises : « Il y en a d’autres qui ont une responsabilité aussi grande que celle des accusés et qui ne sont pas sur le banc des témoins »

Une foule immense et des personnalités venues de la France entière assistèrent aux funérailles de MARC, célébrées par l’évêque d’Arras.

C’est Marcel ROGER, secrétaire de la section communiste d’Arras qui prononça l’éloge funèbre de son jeune camarade.

Une place d’Arras perpétue le nom de MARC LANVIN et une plaque, 45 rue Pasteur à Achicourt rappelle le souvenir de ce jeune ouvrier communiste assassiné.

Condamné à 8 ans de prison, l’assassin bénéficia vite d’une remise de peine qui indigna la population arrageoise.

La section communiste d’Arras appelle à commémorer le souvenir de MARC LANVIN sur les lieux mêmes de sa mort tragique, 45 rue Pasteur à Achicourt, le samedi 28 juin à 11 heures

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26 janvier 2008 6 26 /01 /janvier /2008 18:49
commune-copie-1.jpg La Commune de 1871 fut l’un des plus grands épisodes de l’histoire de la classe ouvrière française. Au cours d’un mouvement révolutionnaire d’une portée jusqu’alors inconnue, l’Etat capitaliste a été remplacé par les organes de gouvernement des travailleurs. Les travailleurs parisiens ont tenu le pouvoir pendant dix semaines, entre le soulèvement du 18 mars et la défaite sanglante de la dernière semaine de mai. Dans des circonstances extrêmement difficiles, ils se sont efforcés de mettre un terme à l’exploitation, à l’oppression, et de réorganiser la société sur des bases entièrement nouvelles. Les leçons de ces événements sont d’une importance fondamentale pour le mouvement ouvrier contemporain et pour tous ceux qui, en France ou ailleurs, aspirent à changer la société.
 
Vingt ans avant les événements de la Commune, le coup d’Etat militaire du 2 décembre 1851 avait amené Napoléon III au pouvoir, suite à l’échec du soulèvement de juin 1848. Au début, le nouveau régime bonapartiste semblait inébranlable. Les travailleurs ont été battus et leurs organisations mises hors la loi. Pourtant, vers la fin des années 1860, l’épuisement de la croissance économique, les répercussions des guerres (en Italie, en Crimée, au Mexique) et la résurgence du mouvement ouvrier ont sérieusement affaibli le régime impérial. Il était devenu clair que seule une nouvelle guerre - et une victoire rapide - pourrait retarder son effondrement. En juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, alors dirigée par Bismarck. L’Empereur prétendait que la guerre apporterait à la France des gains territoriaux, affaiblirait ses rivaux et mettrait fin à la crise de la finance et de l’industrie.


Il arrive souvent que la guerre mène à la révolution. Ce n’est pas accidentel. La guerre
arrache subitement les peuples à la routine de leur existence quotidienne et les jettent violemment dans l’arène des grandes actions historiques. La vaste majorité de la population examine beaucoup plus attentivement qu’en période de paix le comportement des chefs d’Etat, des généraux et des politiciens. C’est particulièrement vrai en cas de défaite. Or, la tentative d’invasion de l’Allemagne par Napoléon III s’est soldée par un échec rapide et déshonorant. Le 2 septembre, près de Sedan, l’Empereur a été arrêté par l’armée de Bismarck, en même temps que 75 000 soldats. A Paris, des manifestations massives remplissaient les boulevards de la capitale, réclamant le renversement de l’Empire et la proclamation d’une république démocratique. 


L’opposition républicaine « modérée » était terrifiée par ce mouvement, mais fut néanmoins forcée, le 4 septembre, de proclamer la république. Un « Gouvernement de Défense Nationale » fut installé, dans lequel le personnage clé était le général Trochu. Jules Favre, un représentant typique du républicanisme capitaliste, et qui faisait également parti du gouvernement, déclarait pompeusement que « pas un pouce de terrain et pas une pierre de nos forteresses » ne serait cédé aux Prussiens. Les troupes allemandes encerclèrent rapidement Paris et placèrent la ville en état de siège. Dans un premier temps, la classe ouvrière parisienne accorda son soutien au nouveau gouvernement, au nom de « l’unité » contre l’ennemi étranger. Mais le cours ultérieur des événements brisa rapidement cette unité et fit apparaître au grand jour les intérêts de classe contradictoire qu’elle recouvrait.
 

Malgré ses déclarations publiques, le Gouvernement de Défense Nationale ne croyait pas qu’il était possible, ni même désirable, de défendre Paris. En dehors de l’armée régulière, une milice forte de 200 000 hommes, la Garde Nationale, se déclara prête à défendre la ville. Mais ces travailleurs armés à l’intérieur de Paris constituaient une menace bien plus grande pour les intérêts des capitalistes français que l’armée étrangère aux portes de la cité. Le gouvernement décida qu’il était préférable de capituler dès que possible devant Bismarck. Cependant, étant donné l’esprit combatif des travailleurs parisiens organisés dans la Garde Nationale, il était impossible pour le gouvernement de déclarer ses intentions publiquement. Trochu comptait sur les effets économiques et sociaux du siège pour refroidir la résistance des travailleurs parisiens. Il devait gagner du temps. Tout en se déclarant favorable à la défense de Paris, le gouvernement engagea des négociations secrètes avec Bismarck. 

Les semaines passant, la méfiance et l’hostilité des travailleurs envers le gouvernement augmentaient. Des rumeurs persistantes se répandirent au sujet des négociations avec Bismarck. Le 8 octobre, la chute de Metz provoqua une nouvelle manifestation de masse. Le 31 octobre, plusieurs contingents de la Garde Nationale, conduits par Flourens, le courageux commandant du bataillon de Belleville, attaquèrent et occupèrent temporairement l’Hôtel de Ville. A ce stade, cependant, la majorité des travailleurs n’était pas encore prête à agir de manière décisive contre le gouvernement. Isolée, l’insurrection s’est rapidement essoufflée. Blanqui s’est enfui et Flourens a été emprisonné.
 

Dans Paris, la famine et la pauvreté provoquées par le siège avaient des conséquences désastreuses, et l’urgence de briser ce siège se faisait sentir toujours plus vivement. Après l’échec de la sortie en direction du village de Buzenval, le 19 janvier 1871, Trochu, complètement discrédité, n’eut d’autre choix que de démissionner. Il fut remplacé par Vinoy, qui, déclara immédiatement que les Parisiens ne devaient se faire « aucune illusion » sur la possibilité de vaincre les Prussiens. Il était devenu clair que le gouvernement comptait capituler. Les clubs politiques et les comités de vigilance appelèrent les gardes nationaux à s’armer et à marcher sur l’Hôtel de Ville. D’autres détachements se rendirent aux prisons pour chercher et libérer Flourens. Sous la pression croissante de la population, la classe moyenne démocrate de l’Alliance Républicaine réclama un « gouvernement populaire » pour organiser une résistance effective contre les Prussiens. Mais lorsque les gardes nationaux arrivèrent devant l’Hôtel de Ville, le 22 janvier, un dénommé Chaudry, représentant le gouvernement, a violemment crié sa colère contre les délégués de l’Alliance. Il n’en fallait pas plus pour convaincre les républicains de se disperser immédiatement. Les gardes bretons chargés de défendre le gouvernement ont ouvert le feu sur les gardes nationaux et sur les manifestants qui tentaient de s’opposer à la trahison des républicains. Les gardes nationaux ont tiré quelques salves à leur tour, mais ont dû finalement se replier.
 

A la suite de ce premier conflit armé avec le gouvernement, le mouvement populaire s’est temporairement affaibli. Le républicanisme petit-bourgeois, représenté par l’Alliance Républicaine, s’était montré complètement incapable de faire face à la résistance de la classe dominante. Il ne pouvait plus, par conséquent, prétendre à un quelconque rôle dirigeant. L’accalmie apparente a renforcé la confiance du Gouvernement de Défense Nationale. Le 27 janvier 1871, il procéda à la capitulation qu’il avait secrètement préparée depuis le début du siège. 

arton222.jpgDans la France rurale, l’immense majorité de la paysannerie était en faveur de la paix. Aux élections de l’Assemblée Nationale, en février, les votes de la paysannerie donnèrent une majorité écrasante aux candidats monarchistes et conservateurs. La nouvelle Assemblée a nommé Adolphe Thiers - un réactionnaire endurci - à la tête du gouvernement. Un conflit entre Paris et l’Assemblée « rurale » était désormais inévitable. Le danger contre-révolutionnaire, en relevant la tête, a donnée une nouvelle et puissante impulsion à la révolution parisienne. Les soldats prussiens devaient bientôt entrer dans la capitale. L’accalmie du mouvement fit place à une nouvelle et bien plus puissante vague de protestation. Des manifestations armées de la Garde Nationale se multipliaient, massivement soutenues par les travailleurs et par les couches les plus pauvres et affamées de la population parisienne. Les travailleurs en armes dénoncèrent Thiers et les monarchistes comme des traîtres et en appelèrent à la « guerre à outrance » pour la défense de la république. Les événements du 31 octobre et du 22 janvier avaient été une anticipation de cette nouvelle flambée révolutionnaire. Mais cette fois-ci, les éléments les plus révolutionnaires n’étaient plus isolés. L’ensemble de la classe ouvrière parisienne était en pleine révolte. 

L’Assemblée Nationale réactionnaire provoquait constamment les Parisiens, les décrivant comme des égorgeurs et des criminels. Le siège avait mis de nombreux travailleurs au chômage, et les indemnités versées aux gardes nationaux étaient tout ce qui les séparait de la famine. Le gouvernement a supprimé les indemnités payées à chaque garde qui ne pouvait prouver qu’il était incapable de travailler. Il décréta également que les arriérés de loyer et toutes les créances devaient être réglés dans les 48 heures. Ceci menaçait tous les petits entrepreneurs de banqueroute immédiate. Paris a été privé de son statut de capitale de France en faveur de Versailles. Ces mesures, et bien d’autres encore, frappèrent de plein fouet les sections les plus pauvres de la société, mais aboutirent aussi à une radicalisation des classes moyennes parisiennes, dont le seul espoir de salut résidait désormais dans le renversement révolutionnaire de Thiers et de l’Assemblée Nationale.

La capitulation du gouvernement et la menace d’une restauration monarchiste menèrent à une transformation de la Garde Nationale. Un « Comité Central de la Fédération de la Garde Nationale » fut élu, représentant 215 bataillons, équipés de 2000 canons et de 450 000 fusils. De nouveaux statuts furent adoptés, stipulant « le droit absolu des Gardes Nationaux d’élire leurs dirigeants et de les révoquer aussitôt qu’ils perdraient la confiance de leurs électeurs ». Dans leur essence, le Comité Central et les structures correspondantes au niveau des bataillons préfiguraient les soviets de travailleurs et de soldats qui firent leur apparition, en Russie, aux cours des révolutions de 1905 et de 1917.

La nouvelle direction de la Garde Nationale eut rapidement l’occasion de tester son autorité. Alors que l’armée prussienne s’apprêtait à entrer dans Paris, des dizaines de milliers de Parisiens armés se rassemblèrent avec l’intention d’attaquer les envahisseurs. Le Comité Central intervint pour empêcher un combat inéquitable pour lequel il n’était pas encore préparé. En imposant sa volonté sur cette question, le Comité Central démontrait que son autorité était reconnue par la majorité de la Garde Nationale et des Parisiens. Clément Thomas, le commandant nommé par le gouvernement, dut démissionner. Les forces prussiennes occupèrent une partie de la ville pendant deux jours, puis s’en retirèrent.

Aux « ruraux » de l’Assemblée, Thiers avait promis de restaurer la monarchie. Mais sa tâche immédiate était de mettre un terme à la situation de « double pouvoir » qui existait à Paris. Les canons sous le contrôle de la Garde Nationale - et en particulier ceux des hauteurs de Montmartre, surplombant la cité - symbolisaient la menace contre « l’ordre » capitaliste. Le 18 mars, à 3 heures du matin, 20 000 soldats et gendarmes furent envoyés, sous le commandement du général Lecomte, pour prendre possession de ces canons. Cela se fit sans trop de difficultés. Cependant, les commandants de l’expédition n’avaient pas pensé aux attelages nécessaires pour déplacer les canons. A 7 heures, les attelages n’étaient toujours pas arrivés. Dans son Histoire de la Commune, Lepelletier décrit ce qui se passa par la suite : « Bientôt, le tocsin se mit à sonner et l’on entendait, dans la chaussée Clignancourt, les tambours battre la générale. Rapidement, ce fut comme un changement de décors dans un théâtre : toutes les rues menant à la Butte s’emplirent d’une foule frémissante. Les femmes formaient la majorité ; il y avait aussi des enfants. Des gardes nationaux isolés sortaient en armes et se dirigeaient vers le Château-Rouge. »

Les troupes se trouvaient encerclées par une foule sans cesse croissante. Les habitants du quartier, les gardes nationaux et les hommes de Lecomte étaient pressés les uns contre les autres dans ce rassemblement compact. Certains soldats fraternisaient ouvertement avec les gardes. Dans une tentative désespérée de réaffirmer son autorité, Lecomte ordonna à ses hommes de tirer sur la foule. Personne ne tira. Les soldats et les gardes nationaux poussèrent alors des acclamations et s’étreignirent mutuellement. En dehors d’un bref échange de feu du côté de Pigalle, l’armée n’offrait aucune résistance aux gardes. Lecomte et Clément Thomas furent arrêtés. Des soldats en colère les exécutèrent peu après. Clément Thomas était connu pour avoir donné l’ordre de tirer sur les travailleurs pendant la révolution de 1848.

Thiers n’avait pas prévu la défection des troupes. Pris de panique, il s’enfuit de Paris et ordonna à l’armée et aux administrations d’évacuer complètement la ville et les forts environnants. Thiers voulait sauver de l’armée ce qu’il pouvait l’être en l’éloignant de la « contagion » révolutionnaire. Les restes de ses forces - certaines ouvertement insubordonnées, chantant et scandant des slogans révolutionnaires - se retirèrent dans le désordre vers Versailles.

Avec l’effondrement du vieil appareil d’Etat, la Garde Nationale prit tous les points
stratégiques de la cité sans rencontrer de résistance significative. Le Comité Central n’avait joué aucun rôle dans ces évènements. Et pourtant, le soir du 18 mars, il découvrit que, malgré lui, il était devenu le gouvernement de facto d’un nouveau régime révolutionnaire basé sur le pouvoir armé de la Garde Nationale. « Le 18 mars 1871, » écrit Talès dans son livre La Commune de 1871, « n’a pas d’équivalent dans notre histoire révolutionnaire. C’est une étrange journée où l’on voit une foule, en général passive, provoquer l’écroulement, local sans doute mais total, des institutions bourgeoises. »

La première tâche que la majorité des membres du Comité Central se fixèrent fut de se débarrasser du pouvoir qui était entre leurs mains. Après tout, disaient-ils, nous n’avons pas de « mandat légal » pour gouverner ! Après de longues discussions, le Comité Central accepta avec réticence de rester à l’Hôtel de Ville pour les « quelques jours » pendant lesquels des élections municipales (communales) pourraient être organisées. Sous le cri de « Vive la Commune ! », les membres du Comité Central furent soulagés de savoir qu’ils n’auraient à exercer le pouvoir que pour quelque temps ! Le problème immédiat auquel ils faisaient face était Thiers et l’armée en route pour Versailles. Eudes et Duval proposèrent de faire immédiatement marcher la Garde Nationale sur Versailles, de façon à briser ce qui restait de force à la disposition de Thiers. Leurs appels tombèrent dans des oreilles de sourds. La majorité du Comité Central pensait qu’il était préférable de ne pas apparaître comme les agresseurs. Le Comité Central était composé, dans sa majorité, d’hommes très modérés, dont ni le tempérament ni les idées ne correspondaient à la grande tâche historique qui se présentait à eux.

Le Comité Central commença de longues négociations avec les anciens Maires et divers
« conciliateurs » concernant la date et les modalités des élections. Ceci absorba toute son attention, jusqu’à ce que les élections soient finalement fixées au 26 mars. Thiers utilisa ce temps précieux à son avantage. Une campagne de mensonges et de propagande vicieuse contre Paris fut menée en province. Avec l’aide de Bismarck, l’armée regroupée à Versailles a été massivement renforcée en effectifs et en armes, dans le but de lancer une attaque contre Paris.

A la veille des élections, le Comité Central de la Garde Nationale a publié une déclaration remarquable qui résume l’esprit d’abnégation et de probité qui caractérisait le nouveau régime : « Notre mission est terminée. Nous allons céder la place dans notre Hôtel de Ville à vos nouveaux élus, à vos mandataires réguliers. » Le Comité Central n’avait qu’une seule consigne à donner aux électeurs : « Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous des ambitieux et des parvenus [...] Défiez-vous des parleurs, incapables de passer à l’action [...] »

La Commune nouvellement élue remplaça le commandement de la Garde Nationale comme
gouvernement officiel du Paris révolutionnaire. Elle était principalement composée d’individus associés d’une manière ou d’une autre avec le mouvement révolutionnaire. La majorité pourrait être décrite comme « républicaine de gauche », trempée dans une nostalgie idéalisée du régime jacobin du temps de la Révolution Française. Sur ses 90 membres, 25 étaient des travailleurs, 13 des membres du Comité Central de la Garde Nationale, et une quinzaine d’autres des membres de l’Association Internationale des Travailleurs. Les Blanquistes - des hommes énergiques inspirés par la commune révolutionnaire de 1792 et toujours prêts à se lancer dans des actions spectaculaires, mais dont le programme politique était difficile à cerner - et les Internationalistes représentaient ensemble près d’un quart des élus de la Commune. Blanqui lui-même se trouvait dans une prison de province. Les quelques élus de droite démissionnèrent de leurs postes sur des prétextes divers. D’autres furent arrêtés lors de la découverte de leurs noms sur des fichiers de police les identifiant comme des espions agissant pour le compte du régime impérial.

Sous la Commune, tous les privilèges des hauts fonctionnaires de l’Etat furent abolis. On
décréta notamment qu’ils ne devaient pas percevoir davantage, pour leur service, que le salaire d’un ouvrier qualifié. La Commune était le seul gouvernement honnête que la France ait jamais connu. Moreau, l’un des membres du Comité Central, déclara que lorsque l’on occupe un poste dirigeant dans la société, « il est immoral de s’allouer un traitement quelconque. Nous avons jusqu’ici vécu avec nos trente sous. Ils nous suffiront encore. » Les loyers furent gelés, les fabriques abandonnées placées sous le contrôle des travailleurs. Des mesures furent prises pour limiter le travail de nuit et pour garantir la subsistance des pauvres et des malades. La Commune caractérisa ses mesures comme « mettant un terme à la concurrence anarchique et ruineuse entre les travailleurs au profit des capitalistes », et comme favorisant « la propagation des idéaux socialistes ». La Garde Nationale fut ouverte à tous les hommes aptes au service militaire, et organisée, comme nous l’avons vu, sur des principes strictement démocratiques. Les armées permanentes « séparées du peuple » furent déclarées illégales. L’Eglise fut séparée de l’Etat et la religion déclarée « affaire privée ». Les logements et les bâtiments publics furent réquisitionnés pour les sans-logis, l’éducation publique ouverte à tous, de même que les théâtres et les lieux de culture et d’apprentissage. Les travailleurs étrangers étaient considérés comme des frères et des sœurs, comme des alliés dans la lutte pour la réalisation d’une « république universelle » des travailleurs de tous les pays. Des réunions avaient lieu nuit et jour, où des milliers d’hommes et de femmes ordinaires discutaient de la façon dont devaient être organisés les différents aspects de la vie sociale dans l’intérêt du « bien commun ».

Les caractéristiques de la société nouvelle qui prenait graduellement forme sous l’égide de la Garde Nationale et de la Commune étaient indubitablement socialistes. Le manque de précédents historiques, l’absence d’une direction claire et organisée, d’un programme défini, combinés avec la dislocation économique d’une cité assiégée, signifiaient nécessairement que les travailleurs avançaient « à tâtons », en s’efforçant de trouver des solutions aux problèmes concrets que posait l’organisation de la société dont, pour la première fois de l’histoire, ils étaient les maîtres.

Beaucoup d’encre a coulé pour mettre en relief l’incohérence et les demi-mesures des travailleurs parisiens, ou encore le temps et l’énergie qu’ils ont perdus durant leurs dix semaines de pouvoir derrière les murs d’une cité assiégée. Il est vrai que les communards ont commis de nombreuses erreurs. Marx et Engels ont à juste titre critiqué le fait de ne pas avoir pris le contrôle de la Banque de France, qui continuait à verser des millions de francs à Thiers, lequel utilisait cet argent pour armer et réorganiser les forces qu’il comptait bientôt envoyer contre Paris. Cependant, fondamentalement, toutes les initiatives les plus importantes prisent par les travailleurs parisiens tend
aient vers la complète émancipation sociale et économique de la classe ouvrière. La tragédie de la Commune consistait dans son manque de temps. Le processus qui l’acheminait vers le socialisme fut brutalement interrompu par le retour de l’armée de Versailles et le terrible bain de sang qui mit fin à la Commune.

La menace des Versaillais fut clairement sous-estimée par la Commune, qui non seulement ne tenta pas de les attaquer - du moins jusqu’à la première semaine d’avril - mais ne s’est même pas sérieusement préparée à se défendre. A parti du 27 mars, des écha
nges de feu occasionnels eurent lieu entre les positions avancées de l’armée de Versailles et les remparts de Paris. Le 2 avril, un détachement communard se dirigeant vers Courbevoie fut attaqué et repoussé vers Paris. Les prisonniers aux mains des forces de Thiers furent sommairement exécutés. Le jour suivant, sous la pression de la Garde Nationale, la Commune lança finalement une attaque en trois mouvements simultanés contre Versailles. Cependant, en dépit de l’enthousiasme des bataillons communards, le manque de préparation militaire et politique sérieuse condamnait cette sortie tardive à l’échec. De toute évidence, les dirigeants de la Commune croyaient que, comme le 18 mars, l’armée de Versailles passerait dans le camp de la Commune à la simple vue de la Garde Nationale. Il n’en fut rien.

Cette défaite ne provoqua pas seulement un nombre considérable de morts et de blessés - parmi lesquels Flourens et Duval, exécutés immédiatement après leur arrestation par l’armée de Versailles - mais aussi une vague de défaitisme qui déferla sur Paris. L’optimisme résolu des premières semaines fit place au pressentiment d’une défaite inéluctable et imminente, ce qui accentua les divisions et les rivalités à tous les niveaux de la structure - déjà désordonnée - du commandement militaire.

Finalement, l’armée de Versailles entra dans Paris le 21 mai 1871. A l’Hôtel de Ville, la
Commune était dépourvue, au moment décisif, d’une stratégie militaire sérieuse, et cessa tout simplement d’exister, abdiquant toutes ses responsabilités au profit d’un « Comité de Salut Public » totalement inefficace. Les Gardes Nationaux furent postés au combat « dans leurs quartiers ». En l’absence d’un commandement centralisé, cette décisionfusilles-commune1871-copie-1.jpg empêcha toute concentration sérieuse de forces communardes capables de résister à la poussée des troupes versaillaises. Les communards combattirent avec un immense courage, mais furent graduellement repoussés vers l’est de la cité - et finalement vaincus le 28 mai. Les derniers communards qui résistaient furent fusillés dans le 20ème arrondissement, devant le « Mur des Fédérés » (voir image ci-contre), que l’ont peut encore voir dans le secteur nord-est du cimetière du Père Lachaise. Au cours de la « semaine sanglante », les forces de Thiers massacrèrent au moins 30 000 hommes, femmes et enfants, et firent probablement 20 000 victimes de plus dans les semaines suivantes. Les escadrons de la mort travaillaient sans relâche pendant le mois de juin, tuant toute personne suspectée d’avoir d’une façon ou d’une autre soutenu la Commune.

Marx et Engels suivirent la Commune attentivement et tirèrent de nombreuses leçons de cette première tentative de construire une société socialiste. Leurs conclusions se trouvent dans les écrits de Marx publiés sous le titre La Guerre Civile en France, avec une introduction particulièrement remarquable d’Engels. Marx expliquait que l’une des principales leçons à tirer de l’expérience de la Commune consiste dans le fait que les travailleurs « ne peuvent pas, comme l’ont fait les classes dominantes et leurs diverses fractions rivales, aux époques successives de leur triomphe, se contenter de prendre l’appareil d’Etat existant et de faire fonctionner cet instrument pour son propre compte. La première condition pour conserver le pouvoir politique, c’est de transformer l’appareil existant et de détruire cet instrument de domination de classe ». Marx décrit l’Etat capitaliste comme étant un « immense appareil gouvernemental, qui enserre comme un boa constrictor le véritable corps social dans les mailles d’une armée permanente, d’une bureaucratie hiérarchisée, d’une police, d’un clergé docile et d’une magistrature servile ». Cet « instrument politique de son asservissement », dit Marx au sujet du salariat, « ne peut servir d’instrument politique de son émancipation. »

Marx et Engels ont soutenu sans réserve la lutte révolutionnaire des travailleurs parisiens. Mais ils étaient conscients du piège qui allait se refermer autour de l’insurrection, en raison de la faiblesse du mouvement révolutionnaire dans les villes de province et du conservatisme réactionnaire de la paysannerie. En septembre 1870, Marx avait écrit que, compte tenu des circonstances défavorables, toute tentative de prendre le pouvoir serait « une folie désespérée ». Cependant, avec la fuite du gouvernement et l’effondrement de l’armée, le cours même des événements plaça le pouvoir entre les mains des travailleurs. A partir de ce moment, ils s’efforcèrent, dans des circonstances extrêmement difficiles, d’organiser une société sur des bases nouvelles. Les travailleurs parisiens se battirent pour faire naître ce qu’ils appelaient une « république sociale universelle », laquelle serait débarrassée de l’exploitation, des divisions de classe, du militarisme réactionnaire et des antagonismes nationaux.

Dans un message adressé aux travailleurs français, en 1892, pour marquer l’anniversaire de la prise du pouvoir par la Garde Nationale, Friedrich Engels écrivait : « Il y a 21 ans aujourd’hui que le peuple de Paris arborait le drapeau rouge, en défi à la fois au drapeau tricolore français qui flottait à Versailles et au drapeau tricolore allemand qui flottait sur les forts occupés par les Prussiens. [...] Ce qui fait la grandeur historique de la Commune, c’est son caractère éminemment international. C’est ce défi hardiment jeté à tout sentiment de chauvinisme bourgeois. La classe ouvrière de tous les pays ne s’y est pas trompée. Que les bourgeois célèbrent leur 14 juillet ou leur 22 septembre. La fête de la classe ouvrière, partout et toujours, sera le 18 mars ! »

Aujourd’hui, en France et dans tous les pays industrialisés du monde, le salariat occupe dans la société une place bien plus prépondérante qu’au XIXe siècle. Les conditions économiques pour la réalisation du socialisme sont actuellement incomparablement plus favorables qu’elles ne l’étaient en 1871. Souvenons-nous donc de la Commune. Apprenons de ses accomplissements comme de ses erreurs. Mais surtout, poursuivons notre lutte pour mettre fin au capitalisme et pour faire advenir la société socialiste, libre et démocratique, pour laquelle les communards se battirent et moururent.

Rendez vous le 29 janvier, à 20h à Espaces Marx pour une conférence de GÉRALD DITTMAR, Historien et éditeur, spécialiste de cette période et la projection du film de JEAN DEVILLE «Le temps des cerises».

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2 janvier 2008 3 02 /01 /janvier /2008 11:12
Hector Viron n'est plus

Il aura marqué l'histoire du PCF dans le Nord dans les années 50-60. Les funérailles de l'ancien sénateur communiste sont prévues le 2 janvier (9h45) au crématorium d'Herlies.

Hector Viron est décédé le jour de Noël. Il allait sur ses 86 ans. Avec lui disparaït l'un de ceux qui ont écrit l'histoire du Parti Communiste, dans le Nord, au lendemain de la guerre. Hector Viron était issu de l'usine de Fives. Une usine qui rayonna toujours autant par ses prouesses techniques que par les combats incessants en faveur du progrès social et de la paix qui s'y déroulèrent. C'est dans ce temple de la dignité ouvrière, ou était née l'Internationale, que le jeune Hector Viron forgea son engagement, ses convictions et aussi, sans doute, un peu de son caractère. De ce coté-là, Hector était du genre volontaire, tenace, franc et direct. Cela déconcertait parfois, mais l'homme ne concevait pas autrement l'honnêteté que l'on doit aux autres lorsqu'on les respecte. Franchise est mère de fraternité. Et puis, diront les anciens, la période s'y prêtait. Dans ces années de guerre froide et de répression jusqu'à faire occuper militairement les corons, la faiblesse n'était pas de mise. Les rapports entre les individus, parfois, s'en ressentaient. Hector lui-même ne fut pas toujours ménagé. En 1947, il n'a pas 25 ans, et le voilà déjà ç la tête du syndicat des métaux de la région lilloise, puis au secrétariat de l'Unino départementale des syndicats CGT du Nord.
Aux portes des usines commes dans les assemblées, Hector Viron s'affirme rapidement comme un dirigeant. En 1954, le Parti Communiste l'appelle, en urgence, à la tête de sa fédération qui connaît quelques problèmes de direction. Il restera près de vingt ans au secrétariat fédéral. En 1973, il laisse sa place à la nouvelle génération montante, celle qui va faire l'expérience du programme commun. Entre temps, il a été élu sénateur (mai 1967). Il sera réélu à ce poste en 1974 et en 1983. Il aurait pu l'être encore en 1992 s'il n'avait décidé, de lui-même, de raccrocher, permettant ainsi à une femme ed devenir parlementaire, en l'occurence Michelle Demessine.
Durant ces 25 années de mandat de sénateur, Hector Viron aura atteint l'essentiel : rester fidèle à ses engagements de jeunesse, défendant non sans vaillance, en tout cas sans défaillance, les intérêts de ses camarades d'usine et des travailleurs dans leur ensemble, se faisant à chaque fois leur porte-voix. Tout sénateur qu'il est, Hector Viron habitera d'ailleurs longtemps un modeste HLM dans cette ville de Lille (rue Léon Tolstoï), à laquelle il restera, là aussi, toujours fidèle. Jusqu'au début des années 70, il y sera le porte drapeau du Parti Communiste aux élections municipales. En 1971, la liste qu'il conduit obtient près de 19% des voix. Cette année-là, venant du Cambrésis, Pierre Mauroy débarque à Lille. Six ans plus tard, Hector devient son adjoint au maire, chargé notamment de la propreté de la ville. Dans ce domaine plus importante qu'on ne le pense, son efficacité fera merveille. Ajoutons à tout cela quelques années passées à s'activer (car Hector n'avait pas l'habitude de faire de la figuration) au conseil de la communauté urbaine de Lille dont il sera un temps vice président, mais aussi au conseil régional dont il sera également vice président, et l'on aura une idée du parcours effectué par Hector Viron au service de son parti et de la collectivité. Hector s'était retiré, il y a quelques années, pour couler une retraire paisible, entouré de ses enfants et petits-enfants qu'il adorait. Sans bruit, avec simplement le sentiment du devoir accompli.
Les funérailles d'Hector Viron sont prévues le mercredi 2 janvier à 10 heures au crématorium d'Herlies (rendez-vous à 9h45) où un hommage lui sera rendu par Michelle Demessine. Dans l'attente, le corps repose au salon funéraire, 136, rue de Douai à Lille.


JLB


Article paru dans le numéro 786 de Liberté Hebdo
 
Décès de Hector Viron ici
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28 décembre 2007 5 28 /12 /décembre /2007 00:59
La Fédération du Nord
du Parti Communiste Français
 
La Fédération du Nord
du Mouvement Jeunes Communistes de France

L’Association Départementale
des Elus Communistes et Républicains
 
ses nombreux amis et camarades
vous informent de la disparition
dans sa 86° année de
 
 Hector VIRON
 
Sénateur du Nord (1967 à 1993)
Ancien Vice Président du Conseil Régional Nord Pas de Calais
Ancien Vice Président de la Communauté Urbaine de Lille
Ancien Conseiller Municipal et Adjoint au Maire de Lille
Ancien Secrétaire de la Fédération du Nord du PCF
(1954 à 1973).
Ancien Secrétaire départemental CGT des Métaux et de
l’Union Départemental CGT du Nord (1947 à 1954).
 
 
Ses funérailles auront lieu le mercredi 2 janvier 2008 au crématorium d’Herlies
où un dernier hommage
lui sera rendu. (Rendez-vous à 9 h 45)
 
Dans l’attente des funérailles Mr Hector VIRON repose au
Salon Funéraire au 136 rue de Douai à Lille.
(visite du mercredi 26 décembre au mercredi 2 janvier).


 Voir l'hommage de Liberté Hebdo : ICI
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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 10:17
SA DERNIERE LETTRE

Gabriel-Peri.jpg

Je suis resté fidèle à l'idéal de ma vie ; que mes compatriotes sachent que je vais mourir pour que vive la France.
Je fais une derrière fois mon examen de conscience. Il est positif. C'est cela que je voudrais que vous répétiez autour de vous. J'irais dans la même voie si j'avais à recommencer ma vie.
Je crois toujours en cette nuit que mon cher Paul Vaillant-Couturier avait raison de dire que le communisme est la jeunesse du monde et qu'il prépare des lendemains qui chantent.
Je vais préparer tout à l'heure des lendemains qui chantent. Je me sens fort pour affronter la mort.

Adieu et que vive la France !


Une de l'Humanité du 5 Octobre 1938
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8 novembre 2007 4 08 /11 /novembre /2007 23:06
 
Les Communistes russes célèbrent les 90 ans de la Révolution d'Octobre   

C'est avec une pompe toute particulière que les communistes russes (KPRF) ont commémoré mercredi les 90 ans de la Révolution d'Octobre 1917

Les Communistes russes célèbrent les 90 ans de la Révolution d'Octobre
 

C'est donc pleine d'énergie que plus de 50.000 personnes ont défilé sous une gigantesque banderole rouge où l'on pouvait lire "Longue vie à la révolution socialiste" et sous les drapeaux frappés de la faucille et du marteau, dans les rues du centre de Moscou. "Victoire! Patrie! Socialisme!", scandaient les manifestants avant d'entonner des hymnes soviétiques.


"Il y a trop d'oligarques et trop de pauvres aujourd'hui", déplorait Valentina Korablïova, une des manifestantes. Piotr Matveïev (19 ans) espérait "établir un véritable gouvernement populaire". La jeunesse russe s'est déplacée en nombre contrairement aux affabulations des médias pro-Krémlin.


Mardi des dirigeants communistes de dizaines de pays étaient arrivés à Moscou, allant déposer des couronnes de fleurs au Mausolée de Lénine, avant une cérémonie dans la soirée. Mais on est bien loin du faste et des parades militaires grandioses sur la Place Rouge, avec lesquelles l'URSS d'antant fêtait le 7 novembre. Depuis l'implosion de l'URSS, les communistes ont continué à marquer cette date par des manifestations anti-gouvernementales.

La déléguation italienne du Partito Dei Comunisti Italiani

83 partis communistes et ouvriers étaient présent, dont le Partito Dei Comunisti Italiani, menés par son secrétaire général Oliviero Diliberto (qui ont chanté Bandera Rossa avant de lancer l'Internationale avec leurs camarades russes), Plus de 30 parlementaires européens et 14 représentants de gouvernements se sont joint au flot des manifestants.


Nicolas Maury


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7 novembre 2007 3 07 /11 /novembre /2007 22:14
Discours de Trotsky sur la révolution d’Octobre

 

 Il y a exactement 90 ans, le 7 novembre 1917, les Soviets prenaient le pouvoir, en Russie, sous la direction du Parti Bolchevik. Le 7 novembre 1932, à l’occasion de son 15e anniversaire, Trotsky fit une conférence sur la révolution d’Octobre, au Danemark, à l’invitation d’une association d’étudiants social-démocrates danois. Trotsky prit la parole en allemand, au stadium de Copenhague, devant 2500 personnes. Le gouvernement danois avait interdit la radiodiffusion de la conférence, invoquant des objections du roi et de la cour…


Trotsky expliqua brillamment les causes fondamentales de la révolution russe et de sa victoire. Il exhorta la jeunesse à saisir le drapeau d’Octobre 1917 et à lutter pour le socialisme mondial. Ce fut le dernier discours public du révolutionnaire russe.

Chers auditeurs,

Permettez-moi dès le début d’exprimer le regret sincère de ne pas avoir la possibilité de parler en langue danoise devant un auditoire de Copenhague. Ne nous demandons pas si les auditeurs ont quelque chose à y perdre. En ce qui concerne le conférencier, l’ignorance de la langue danoise lui dérobe toutefois la possibilité de suivre la vie scandinave et la littérature scandinave directement, de première main et dans l’original. Et cela est une grande perte !

La langue allemande à laquelle je suis contraint de recourir ici est puissante et riche. Mais ma « langue allemande » est assez limitée. Du reste, sur des questions compliquées on ne peut s’expliquer avec la liberté nécessaire que dans sa propre langue. Je dois par conséquent demander par avance l’indulgence de l’auditoire.

Je fus pour la première fois à Copenhague au Congrès socialiste international et j’emportais avec moi les meilleurs souvenirs de votre ville. Mais cela remonte à près d’un quart de siècle. Dans le Ore-Sund et dans les fiords, l’eau a depuis plusieurs fois changé. Mais pas l’eau seulement. La guerre a brisé la colonne vertébrale du vieux continent européen. Les fleuves et les mers de l’Europe ont charrié avec eux beaucoup de sang humain. L’humanité, en particulier sa partie européenne, est passée à travers de dures épreuves ; elle est devenus plus sombre et plus rude. Toutes les formes de lutte sont devenues plus âpres. Le monde est entré dans une époque de grands changements. Ses extériorisations extrêmes sont la guerre et la révolution.

Avant de passer au thème de ma conférence – la révolution russe –, j’estime devoir exprimer mes remerciements aux organisateurs de la réunion, l’Association de Copenhague des étudiants sociaux-démocrates. Je le fais en tant qu’adversaire politique. Il est vrai que ma conférence poursuit des tâches scientifiques-historiques et non des tâches politiques. Je le souligne aussitôt dès le début. Mais il est impossible de parler d’une révolution d’où est sortie la République des Soviets sans occuper une position politique. En ma qualité de conférencier, mon drapeau reste le même que celui sous lequel j’ai participé aux événements révolutionnaires.

Jusqu’à la guerre, le Parti Bolchevik appartint à la social-démocratie internationale. Le 4 août 1914, le vote de la social-démocratie allemande en faveur des crédits de guerre a mis fin une fois pour toutes à ce lien et a conduit à l’ère de la lutte incessante et intransigeante du bolchevisme contre la social-démocratie. Cela doit-il signifier que les organisateurs de cette réunion commirent une erreur en m’invitant, comme conférencier ? Là-dessus, l’auditoire sera en état de juger seulement après ma conférence. Pour justifier mon acceptation de l’invitation aimable à faire un exposé sur la révolution russe, je me permets de rappeler que pendant les 35 années de ma vie politique, le thème de la révolution russe constitua l’axe pratique et théorique de mes préoccupations et de mes actions. Peut-être cela me donne-t-il un certain droit d’espérer que je réussirai à aider non seulement mes amis et sympathisants mais aussi des adversaires, du moins en partie, à mieux saisir maints traits de la révolution qui jusqu’à aujourd’hui échappaient à leur attention. Toutefois, le but de ma conférence est d’aider à comprendre. Je ne me propose pas ici de propager la révolution ni d’appeler à la révolution ; je veux l’expliquer.

La révolution signifie un changement de régime social. Elle transmet le pouvoir des mains d’une classe qui s’est épuisée entre les mains d’une autre classe en ascension. L’insurrection constitue le moment le plus critique et le plus aigu dans la lutte des deux classes pour le pouvoir. Le soulèvement ne peut mener à la victoire réelle de la révolution et à l’érection d’un nouveau régime que dans le cas où il s’appuie sur une classe progressive qui est capable de rassembler autour d’elle la majorité écrasante du peuple.

A la différence des processus de la nature, la révolution est réalisée par des hommes et à travers des hommes. Mais dans la révolution aussi, les hommes agissent sous l’influence des conditions sociales qui ne sont pas librement choisies par eux, mais qui sont héritées du passé et qui leur montrent impérieusement la voie. C’est précisément à cause de cela, et rien qu’à cause de cela que la révolution a ses propres lois.

Mais la conscience humaine ne reflète pas passivement les conditions objectives. Elle a l’habitude de réagir activement sur celles-ci. A certains moments, cette réaction acquiert un caractère de masse, tendu, passionné. Les barrières du droit et du pouvoir sont renversées. Précisément, l’intervention active des masses dans les événements constitue l’élément le plus essentiel de la révolution.

Mais même l’activité la plus fougueuse peut rester au niveau d’une rébellion, sans s’élever à la hauteur de la révolution. Le soulèvement des masses doit mener au renversement de la domination d’une classe et à l’établissement de la domination d’une autre. C’est alors seulement que nous avons une révolution achevée. Le soulèvement des masses n’est pas une entreprise isolée que l’on peut déclencher à son gré. Il représente un élément objectivement conditionné dans le développement de la société. Mais l’existence des conditions du soulèvement ne signifie pas qu’on doit attendre passivement, la bouche ouverte. Dans les affaires humaines aussi, il y a, comme le disait Shakespeare, des flux et des reflux : « There is a tide in the affairs of men which, taken at the flood, leads on to fortune ».

Pour balayer le régime qui se survit, la classe progressive doit comprendre que son heure a sonné, et se poser pour tâche la conquête du pouvoir. Ici s’ouvre le champ de l’action révolutionnaire consciente où la prévoyance et le calcul s’unissent à la volonté et la hardiesse. Autrement dit : ici s’ouvre le champ d’action du parti.

Un coup d’Etat ?

Le parti révolutionnaire unit en lui le meilleur de la classe progressive. Sans un parti capable de s’orienter dans les circonstances, d’apprécier la marche et le rythme des événements et de conquérir à temps la confiance des masses, la victoire de la révolution prolétarienne est impossible. Tel est le rapport des facteurs objectifs et des facteurs subjectifs de la révolution et de l’insurrection.

Comme vous le savez, dans des discussions, les adversaires – en particulier dans la théologie – ont l’habitude de discréditer fréquemment la vérité scientifique en la poussant à l’absurde. Cette vérité s’appelle même en logique : « réduction ad absurdum ». Nous allons tenter de suivre la voie opposée : c’est-à-dire que nous prendrons comme point de départ une absurdité afin de nous rapprocher plus sûrement de la vérité. En tout cas, on ne peut se plaindre d’un manque d’absurdités. Prenons-en une des plus fraîches et des plus crues.

L’écrivain italien Malaparte, quelque chose comme un théoricien fasciste – il en existe aussi –, a récemment lancé un livre sur la technique du coup d’Etat. L’auteur consacre bien entendu un nombre de pages non négligeables de son « investigation » à l’insurrection d’Octobre.

A la différence de la « stratégie » de Lénine, qui reste liée aux rapports sociaux et politiques de la Russie de 1917, « la tactique de Trotsky n’est – selon les termes de Malaparte – au contraire nullement liée aux conditions générales du pays ». Telle est l’idée principale de l’ouvrage ! Malaparte oblige Lénine et Trotsky, dans les pages de son livre, à conduire de nombreux dialogues, dans lesquels les interlocuteurs font tous les deux montre d’aussi peu de profondeur d’esprit que la nature en a mis à la disposition du Malaparte. Aux objections de Lénine sur les prémisses sociales et politiques de l’insurrection, Malaparte attribue à Trotsky la réponse littérale suivante : « Votre stratégie exige beaucoup trop de conditions favorables ; l’insurrection n’a besoin de rien, elle se suffit à elle-même ». Vous entendez ? « L’insurrection n’a besoin de rien ». Telle est précisément, chers auditeurs, l’absurdité qui doit nous servir à nous rapprocher de la vérité. L’auteur répète avec persistance qu’en octobre, ce n’est pas la stratégie de Lénine, mais la tactique de Trotsky qui a triomphé. Cette tactique menace, selon ses propres termes, encore maintenant, la tranquillité des Etats européens. « La stratégie de Lénine – je cite textuellement – ne constitue aucun danger immédiat pour les gouvernements de l’Europe. La tactique de Trotsky constitue pour eux un danger actuel et par conséquent permanent ». Plus concrètement : « Mettez Poincaré à la place de Kérensky et le coup d’Etat bolchevik d’octobre 1917 eut tout aussi bien réussi ». Il est difficile de croire qu’un tel livre soit traduit en diverses langues et accueilli sérieusement.

En vain chercherions-nous à approfondir pourquoi en général la stratégie de Lénine dépendant de conditions historiques est nécessaire, si la « tactique de Trotsky » permet de résoudre la même tâche dans toutes les situations. Et pourquoi les révolutions victorieuses sont-elles si rares si, pour leur réussite, il ne suffit que d’une paire de recettes techniques ?

Le dialogue entre Lénine et Trotsky présenté par l’écrivain fasciste est dans l’esprit comme dans la forme une invention inepte du commencement jusqu’à la fin. De telles inventions circulent beaucoup dans le monde. Par exemple, aujourd’hui, à Madrid, un livre est imprimé sous mon nom : La vida del Lenin (La vie de Lénine), pour lequel je suis aussi peu responsable que pour les recettes tactiques de Malaparte. L’hebdomadaire de Madrid Estampa présenta ce soit-disant livre de Trotsky sur Lénine en bonnes feuilles des chapitres entiers qui contiennent des outrages abominables contre la mémoire de l’homme que j’estimais et que j’estime incomparablement plus que quiconque parmi mes contemporains.

Mais abandonnons les faussaires à leur sort. Le vieux Wilhelm Liebknecht, le père du combattant et héros immortel Karl Liebknecht, aimait répéter : « l’homme politique révolutionnaire doit être pourvu d’une peau épaisse ». Le docteur Stockmann recommandait encore plus expressivement à celui qui se propose d’aller à l’encontre de l’opinion sociale de ne pas mettre de pantalons neufs

Nous enregistrons ces deux bons conseils, et nous passons à l’ordre du jour. Quelles questions la révolution d’octobre éveille-t-elle chez un homme qui réfléchit ?

1 - Pourquoi et comment cette révolution a-t-elle abouti ? Plus concrètement : pourquoi la révolution prolétarienne a-t-elle triomphé dans un des pays les plus arriérés d’Europe ?

2 - Qu’a apporté la révolution d’octobre ?

3 - A-t-elle fait ses preuves ?

Les causes d’Octobre

A la première question – sur les causes –, on peut déjà maintenant répondre d’une façon plus ou moins complète. J’ai tenté de le faire le plus explicitement dans mon Histoire de la révolution russe. Ici, je ne puis que formuler les conclusions les plus importantes.

Le fait que le prolétariat soit arrivé au pouvoir pour la première fois dans un pays aussi arriéré que l’ancienne Russie tsariste n’apparaît mystérieux qu’à première vue ; en réalité, cela est tout à fait logique. On pouvait le prévoir et on l’a prévu. Plus encore : sur la perspective de ce fait, les révolutionnaires marxistes édifièrent leur stratégie longtemps avant les événements décisifs.

L’explication première est la plus générale : la Russie est un pays arriéré mais elle n’est seulement qu’une partie de l’économie mondiale, qu’un élément du système capitaliste mondial. En ce sens, Lénine a résolu l’énigme de la révolution russe par la formule lapidaire : « la chaîne s’est rompue à son maillon le plus faible ».

Une illustration nette : la grande guerre, issue des contradictions de l’impérialisme mondial, entraîna dans son tourbillon des pays qui se trouvaient à des étapes différentes de développement, mais elle posa les mêmes exigences à tous les participants. Il est clair que les charges de la guerre devaient être particulièrement insupportables pour les pays les plus arriérés. La Russie fut la première contrainte à céder le terrain. Mais pour se détacher de la guerre, le peuple russe devait abattre les classes dirigeantes. Ainsi, la chaîne de la guerre se rompit à son plus faible chaînon.

Mais la guerre n’est pas une catastrophe venue du dehors comme un tremblement de terre. C’est, pour parler avec le vieux Clausewitz, la continuation de la politique par d’autres moyens.

Pendant la guerre, les tendances principales du système impérialiste du temps de « paix » ne firent que s’extérioriser plus crûment. Plus hautes sont les forces productives générales, plus tendue la concurrence mondiale, plus aigus les antagonismes, plus effrénée la course aux armements, et d’autant plus pénible est la situation pour les participants les plus faibles. C’est précisément pourquoi les pays arriérés occupent les premières places dans la série des écroulements. La chaîne du capitalisme mondial a toujours tendance à se rompre au chaînon le plus faible.

Si, à la suite de quelques conditions extraordinaires ou extraordinairement défavorables (par exemple, une intervention militaire victorieuse de l’extérieur ou des fautes irréparables du gouvernement soviétique lui-même), le capitalisme russe était rétabli sur l’immense territoire soviétique, en même temps que lui serait aussi inévitablement rétablie son insuffisance historique, et lui même serait bientôt à nouveau la victime des mêmes contradictions qui le conduisirent en 1917 à l’explosion. Aucune recette tactique n’aurait pu donner la vie à la révolution d’Octobre si la Russie ne l’avait portée dans son corps. Le parti révolutionnaire ne peut finalement prétendre pour lui qu’au rôle d’accoucheur qui est obligé d’avoir recours à une opération césarienne.

On pourrait m’objecter : « vos considérations générales peuvent suffisamment expliquer pourquoi la vieille Russie – ce pays où le capitalisme arriéré reposant sur une paysannerie misérable était couronné par une noblesse parasitaire et une monarchie putréfiée – devait faire naufrage. Mais dans l’image de la chaîne et du plus faible maillon, il manque toujours encore la clé de l’énigme proprement dite : comment, dans un pays arriéré, la révolution socialiste pouvait-elle triompher ? Mais l’histoire connaît beaucoup d’exemples de décadence de pays et de cultures, avec l’écroulement simultané des vieilles classes, où il ne s’est trouvé aucune relève progressive. L’écroulement de la vieille Russie aurait dû à première vue transformer le pays en une colonie capitaliste plutôt qu’en un Etat socialiste. »

Cette objection est très intéressante. Elle nous mène directement au cœur de tout le problème. Et cependant cette objection est viciée, je dirais dépourvue de proportion interne. D’une part, elle provient d’une conception exagérée en ce qui concerne le retard de la Russie ; d’autre part d’une fausse conception théorique en ce qui concerne le phénomène du retard historique en général.

Les êtres vivants, entre autres, les hommes naturellement aussi, traversent suivant leur âge des stades de développement semblables. Chez un enfant normal de 5 ans, on trouve une certaine correspondance entre le poids, le tour de taille et les organes internes. Mais il en est déjà autrement avec la conscience humaine. A la différence de l’anatomie et de la physiologie, la psychologie, celle de l’individu comme celle de la collectivité, se distingue par l’extraordinaire capacité d’assimilation, la souplesse et l’élasticité : en cela même consiste aussi l’avantage aristocratique de l’homme sur sa parenté zoologique la plus proche de l’espèce des singes. La conscience, souple et susceptible d’assimiler, confère comme condition nécessaire du progrès historique aux « organismes » dits sociaux, à la différence des organismes réels, c’est-à-dire biologiques, une extraordinaire variabilité de la structure interne. Dans le développement des nations et des Etats, des Etats capitalistes en particulier, il n’y a ni similitude, ni uniformité. Différents degrés de culture, et même leurs pôles se rapprochent et se combinent assez souvent dans la vie d’un seul et même pays.

N’oublions pas, chers auditeurs, que le retard historique est une notion relative. S’il y a des pays arriérés et avancés, il y a aussi une action réciproque entre eux. Il y a la pression des pays avancés sur les retardataires. Il y a la nécessité pour les pays arriérés de rejoindre les pays progressistes, de leur emprunter la technique, la science, etc. Ainsi surgit un type combiné du développement : des traits de retard s’accouplent au dernier mot de la technique mondiale et de la pensée mondiale. Enfin, les pays historiquement arriérés, pour surmonter leur retard, sont parfois contraints de dépasser les autres.

Dans certaines conditions, la souplesse de la conscience collective donne la possibilité d’atteindre sur l’arène sociale le résultat que l’on appelle, dans la psychologie individuelle, la « compensation ». Dans ce sens, on peut dire que la révolution d’Octobre fut pour les peuples de Russie un moyen héroïque de surmonter leur propre infériorité économique et culturelle.

Mais passons sur ces généralisations historico-politiques, peut-être un peu trop abstraites, pour poser la même question sous une forme plus concrète, c’est-à-dire à travers les faits économiques vivants. Le retard de la Russie au XXe siècle s’exprime le plus clairement ainsi : l’industrie occupe dans le pays une place minime en comparaison du village, le prolétariat en comparaison de la paysannerie. Dans l’ensemble, cela signifie une basse productivité du travail national. Il suffit de dire qu’à la veille de la guerre, lorsque la Russie tsariste avait atteint le sommet de sa prospérité, le revenu national était 8 à 10 fois plus bas qu’aux Etats-Unis. Cela exprime numériquement « l’amplitude » du retard, si l’on peut en général se servir du mot amplitude en ce qui concerne le retard.

En même temps, la loi du développement combiné s’exprime dans le domaine économique à chaque pas dans les phénomènes simples comme dans les phénomènes complexes. Presque sans routes nationales, la Russie se vit obligée de construire des chemins de fer. Sans être passée par l’artisanat européen et la manufacture, la Russie passa directement aux entreprises mécaniques. Sauter les étapes intermédiaires, tel est le sort des pays arriérés.

Tandis que l’économie paysanne restait fréquemment au niveau du XVIIe siècle, l’industrie de la Russie, si ce n’est par sa capacité du moins par son type, se trouvait au niveau des pays avancés et dépassait ceux-ci sous maints rapports. Il suffit de dire que les entreprises géantes de plus de mille ouvriers occupaient aux Etats-Unis moins de 18% du total des ouvriers industriels, contre plus de 41% en Russie. Ce fait se laisse mal concilier avec la conception banale du retard économique de la Russie. Toutefois, il ne contredit pas le retard : il le complète dialectiquement.

La structure de classe du pays portait aussi le même caractère contradictoire. Le capital financier de l’Europe industrialisa l’économie russe à un rythme accéléré. La bourgeoisie industrielle acquit aussitôt un caractère de grand capitalisme, ennemi du peuple. De plus, les actionnaires étrangers vivaient hors du pays. Par contre, les ouvriers étaient bien entendu des Russes. Une bourgeoisie russe numériquement faible qui n’avait aucune racine nationale se trouvait de cette manière opposée à un prolétariat relativement fort, avec de puissantes et profondes racines dans le peuple

Au caractère révolutionnaire du prolétariat contribua le fait que la Russie, précisément comme pays arriéré obligé de rejoindre les adversaires, n’était pas arrivée à élaborer un conservatisme social ou politique propre. Comme pays le plus conservateur de l’Europe, et même du monde entier, le plus ancien pays capitaliste, l’Angleterre, me donne raison. Le pays d’Europe le plus libéré du conservatisme pouvait bien être la Russie.

Le prolétariat russe, jeune, frais, résolu, ne constituait cependant toujours qu’une infime minorité de la nation. Les réserves de sa puissance révolutionnaire se trouvaient en dehors du prolétariat même : dans la paysannerie, vivant dans un semi-servage, et dans les nationalités opprimées.

La paysannerie

La question agraire constituait la base de la révolution. L’ancien servage étatique-monarchique était doublement insupportable dans les conditions de la nouvelle exploitation capitaliste. La communauté agraire occupait environ 140 millions de déciatines. A trente milles gros propriétaires fonciers dont chacun possédait en moyenne plus de 2000 déciatines revenaient un total de 70 millions de déciatines, c’est-à-dire autant qu’à environ 10 millions de familles paysannes, ou 50 millions d’êtres formant la population agraire. Cette statistique de la terre constituait un programme achevé du soulèvement paysan.

Un noble, Boborkin, écrivit en 1917 au Chambellan Rodzianko, le président de la dernière Douma d’Etat : « Je suis un propriétaire foncier et il ne me vient pas à l’idée que je doive perdre ma terre, et encore pour un but incroyable, pour expérimenter l’enseignement socialiste ». Mais les révolutions ont précisément pour tâche d’accomplir ce qui ne pénètre pas dans les classes dominantes.

A l’automne 1917, presque tout le pays était atteint par le soulèvement paysan. Sur 621 districts de la vieille Russie, 482 – c’est-à-dire 77% – étaient touchés par le mouvement. Le reflet de l’incendie du village illuminait l’arène du soulèvement dans les villes.

Mais la guerre paysanne contre les propriétaires fonciers, allez-vous m’objecter, est un des éléments classiques de la révolution bourgeoise, et pas du tout de la révolution prolétarienne !

Je réponds : tout à fait juste, il en fut ainsi dans le passé ! Mais c’est précisément l’impuissance de vie de la société capitaliste dans un pays historiquement arriéré qui s’exprime en cela même que le soulèvement paysan ne pousse pas en avant les classes bourgeoises de la Russie, mais au contraire les rejette définitivement dans le camp de la réaction. Si la paysannerie ne voulait pas sombrer, il ne lui restait rien d’autre que l’alliance avec le prolétariat industriel. Cette jonction révolutionnaire des deux classes opprimées, Lénine la prévit génialement, et la prépara de longue main.

Si la question agraire avait été résolue courageusement par la bourgeoisie, alors, assurément le prolétariat russe n’aurait nullement pu arriver au pouvoir en 1917. Venue trop tard, tombée précocement en décrépitude, la bourgeoisie russe, cupide et lâche, n’osa cependant pas lever la main contre la propriété féodale. Ainsi, elle remit le pouvoir au prolétariat, et en même temps le droit de disposer du sort de la société bourgeoise.

Afin que l’Etat soviétique se réalise, l’action combinée de deux facteurs de nature historique différente était par conséquent nécessaire : la guerre paysanne, c’est-à-dire un mouvement qui est caractéristique de l’aurore du développement bourgeois, et le soulèvement prolétarien qui annonce le déclin du mouvement bourgeois. En cela même réside le caractère combiné de la Révolution russe.

Qu’il se dresse une fois sur ses pattes de derrière et l’ours paysan devient redoutable dans son emportement. Cependant, il n’est pas en état de donner à son indignation une expression consciente. Il a besoin d’un dirigeant. Pour la première fois dans l’histoire du monde, la paysannerie insurgée a trouvé dans la personne du prolétariat un dirigeant loyal.

4 millions d’ouvriers de l’industrie et des transports dirigeant 100 millions de paysans. Tel fut le rapport naturel et inévitable entre le prolétariat et la paysannerie dans la révolution.

La question nationale

La seconde réserve révolutionnaire du prolétariat était constituée par les nations opprimées, d’ailleurs également à composition paysanne prédominante. Le caractère extensif du développement de l’Etat, qui s’étend comme une tâche de graisse du centre moscovite jusqu’à la périphérie, est étroitement lié au retard historique du pays. A l’Est, il subordonne les populations encore plus arriérées pour mieux étouffer, en s’appuyant sur elles, les nationalités plus développées de l’Ouest. Aux 70 millions de Grands-Russes qui constituaient la masse principale de la population, s’adjoignaient successivement 90 millions d’« allogènes ».

Ainsi se composait l’empire dans la composition duquel la nation dominante ne constituait que 43% de la population, tandis que les autres 57% relevaient de nationalité, de culture et de régime différents. La pression nationale était en Russie incomparablement plus brutale que dans les Etats voisins, et à vrai dire non seulement de ceux qui étaient de l’autre côté de la frontière occidentale, mais aussi de la frontière orientale. Cela conférait au problème national une force explosive énorme.

La bourgeoisie libérale russe ne voulait, ni dans la question nationale, ni dans la question agraire, aller au-delà de certaines atténuations du régime d’oppression et de violence. Les gouvernements « démocratiques » de Milioukov et de Kérensky, qui reflétaient les intérêts de la bourgeoisie et de la bureaucratie grand-russe, se hâtèrent au cours des huit mois de leur existence précisément de le faire comprendre aux nations mécontentes : vous n’obtiendrez que ce que vous arracherez par la force.

Lénine avait très tôt pris en considération l’inévitabilité du développement centrifuge du mouvement national. Le Parti Bolchevik lutta opiniâtrement, pendant des années, pour le droit d’autodétermination des nations, c’est-à-dire pour le droit à la complète séparation étatique. Ce n’est que par cette courageuse position dans la question nationale que le prolétariat russe put gagner peu à peu la confiance des populations opprimées. Le mouvement de libération nationale, comme aussi le mouvement paysan, se tournèrent forcément contre la démocratie officielle, fortifièrent le prolétariat, et se jetèrent dans le lit de l’insurrection d’Octobre.

La révolution permanente

 

Ainsi se dévoile peu à peu devant nous l’énigme de l’insurrection prolétarienne dans un pays historiquement arriéré.

Longtemps avant les événements, les révolutionnaires marxistes ont prévu la marche de la révolution et le rôle historique du jeune prolétariat russe. Peut-être me permettra-t-on de donner ici un extrait de mon propre ouvrage sur l’année 1905, Bilan et Perspectives :

« Dans un pays économiquement plus arriéré, le prolétariat peut arriver plus tôt au pouvoir que dans un pays capitaliste progressif...

« La révolution russe crée... des conditions dans lesquelles le pouvoir peut passer (avec la victoire de la révolution, doit passer) au prolétariat même avant que la politique du libéralisme bourgeois ait eu la possibilité de déployer dans toute son ampleur son génie étatique.

« Le sort des intérêts révolutionnaires les plus élémentaires de la paysannerie... se noue au sort de la révolution, c’est-à-dire au sort du prolétariat. Le prolétariat arrivant au pouvoir apparaîtra à la paysannerie comme le libérateur de classe.

« Le prolétariat entre au gouvernement comme un représentant révolutionnaire de la nation, comme dirigeant reconnu du peuple en lutte contre l’absolutisme et la barbarie du servage...

« Le régime prolétarien devra dès le début se prononcer pour la solution de la question agraire à laquelle est liée la question du sort de puissantes masses populaires de la Russie. »

Je me suis permis d’apporter cette citation pour témoigner que la théorie de la révolution d’Octobre présentée aujourd’hui par moi n’est pas une improvisation rapide et ne fut pas construite après coup sous la pression des événements. Non, elle fut émise sous la forme d’un pronostic politique longtemps avant l’insurrection d’Octobre. Vous serez d’accord que la théorie n’a de valeur en général que dans la mesure où elle aide à prévoir le cours du développement et à l’influencer vers ses buts. En cela même consiste, pour parler de façon générale, l’importance inestimable du marxisme comme arme d’orientation sociale et historique. Je regrette que le cadre étroit de l’exposé ne me permette pas d’étendre la citation précédente d’une façon plus large, c’est pourquoi je me contente d’un court résumé de tout l’écrit de l’année 1905.

D’après ses tâches immédiates, la révolution russe est une révolution bourgeoise. Mais la bourgeoisie russe est anti-révolutionnaire. Par conséquent, la victoire de la révolution n’est possible que comme victoire du prolétariat. Or, le prolétariat victorieux ne s’arrêtera pas au programme de la démocratie bourgeoise ; il passera au programme du socialisme. La révolution russe deviendra la première étape de la révolution socialiste mondiale.

Telle était la théorie de la révolution permanente, édifiée par moi en 1905 et depuis exposée à la critique la plus acerbe sous le nom de « trotskysme ».

Pour mieux dire, ce n’est qu’une partie de cette théorie. L’autre, maintenant particulièrement d’actualité, réside dans l’idée suivante : les forces productives actuelles ont depuis longtemps dépassé les barrières nationales. La société socialiste est irréalisable dans les limites nationales. Si importants que puissent être les succès économiques d’un Etat ouvrier isolé, le programme du « socialisme dans un seul pays » est une utopie petite-bourgeoise. Seule une Fédération européenne, et ensuite mondiale, de républiques socialistes, peut ouvrir la voie a une société socialiste harmonieuse.

Aujourd’hui, après l’épreuve des événements, je vois moins de raison que jamais de me dédire de cette théorie.

Le bolchevisme

Après tout ce qui vient d’être dit, est-il encore la peine de se souvenir de l’écrivain fasciste Malaparte, qui m’attribue une tactique indépendante de la stratégie et découlant de recettes insurrectionnelles techniques qui seraient applicables toujours et sous tous les méridiens ? Il est du moins bon que le nom du malheureux théoricien du coup d’Etat permette de le distinguer sans peine du praticien victorieux du coup d’Etat : personne ne risque ainsi de confondre Malaparte avec Bonaparte.

Sans le soulèvement armé du 7 novembre 1917, l’Etat soviétique n’existerait pas. Mais le soulèvement même n’était pas tombé du ciel. Pour la révolution d’Octobre, une série de prémisses historiques était nécessaire :

1 - La pourriture des anciennes classes dominantes, de la noblesse, de la monarchie, de la bureaucratie. 2 - La faiblesse politique de la bourgeoisie, qui n’avait aucune racine dans les masses populaires. 3 - Le caractère révolutionnaire de la question agraire. 4 - Le caractère révolutionnaire du problème des nationalités opprimées. 5 - Le poids social imposant du prolétariat.

A ces prémisses organiques, on doit ajouter des conditions conjoncturelles hautement importantes :

6 - La révolution de 1905 fut la grande école, ou, selon l’expression de Lénine, la « répétition générale » de la révolution de 1917. Les Soviets, comme forme d’organisation irremplaçable du front unique prolétarien dans la révolution, furent constitués pour la première fois en 1905. 7 - La guerre impérialiste aiguisa toutes les contradictions, arracha les masses arriérées à leur état d’immobilité, et prépara ainsi le caractère grandiose de la catastrophe.

Mais toutes ces conditions, qui suffisaient complètement pour que la révolution éclate, étaient insuffisantes pour assurer la victoire du prolétariat dans la révolution. Pour cette victoire, une condition était encore nécessaire :

8 - Le Parti Bolchevik.

Si je cite cette condition comme la dernière de la série, ce n’est que parce que cela correspond à la conséquence logique, et non pas parce que j’attribue au Parti la place la moins importante.

Non, je suis très éloigné de cette pensée. La bourgeoisie libérale, elle, peut s’emparer du pouvoir et l’a pris déjà plusieurs fois comme résultat de luttes auxquelles elle n’avait pas pris part : elle possède à cet effet des organes de préhension magnifiquement développés. Cependant, les masses laborieuses se trouvent dans une autre situation ; on les a habituées à donner et non à prendre. Elles travaillent, sont patientes aussi longtemps que possible, espèrent, perdent patience, se soulèvent, combattent, meurent, apportent la victoire aux autres, sont trompées, tombent dans le découragement, courbent à nouveau la nuque, travaillent à nouveau. Telle est l’histoire des masses populaires sous tous les régimes. Pour prendre fermement et sûrement le pouvoir dans ses mains, le prolétariat a besoin d’un parti qui dépasse de loin les autres partis en clarté de pensée et en détermination révolutionnaire.

Le Parti Bolchevik, que l’on désigna plus d’une fois et à juste titre comme le parti le plus révolutionnaire dans l’histoire de l’humanité, était la condensation vivante de la nouvelle histoire de la Russie, de tout ce qui était dynamique en elle. Depuis longtemps déjà, la chute de la monarchie était devenue la condition préalable du développement de l’économie et de la culture. Mais pour répondre à cette tâche, les forces manquaient. La bourgeoisie avait peur de la révolution. Les intellectuels tentèrent de dresser la paysannerie sur ses jambes. Incapable de généraliser ses propres peines et buts, le moujik laissa cette exhortation sans réponse. L’intelligentsia s’arma de dynamite. Toute une génération se consuma dans cette lutte

Le 1er mars 1887, Alexandre Oulianov exécuta le dernier des grands attentats terroristes. La tentative d’attentat contre Alexandre III échoua. Oulianov et les autres participants furent pendus. La tentative de remplacer la classe révolutionnaire par une préparation chimique avait fait naufrage. Même l’intelligentsia la plus héroïque n’est rien sans les masses. Sous l’impression immédiate de ces faits et de ses conclusions, grandit et se forma le plus jeune frère d’Oulianov, Vladimir, le futur Lénine, la plus grande figure de l’histoire russe. De bonne heure, dans sa jeunesse, il se plaça sur le terrain du marxisme et tourna le visage vers le prolétariat. Sans perdre des yeux un instant le village, il chercha le chemin vers la paysannerie à travers les ouvriers. En héritant de ses précurseurs révolutionnaires la résolution, la capacité de sacrifice, la disposition à aller jusqu’au bout, Lénine devint dans ses années de jeunesse l’éducateur de la nouvelle génération des intellectuels et des ouvriers avancés. Dans les luttes grévistes et de rues, dans les prisons et en déportation, les travailleurs acquirent la trempe nécessaire. Le projecteur du marxisme leur était nécessaire pour éclairer leur voie historique dans l’obscurité de l’autocratie.

En 1883 naquit dans l’émigration le premier groupe marxiste. En 1898, une assemblée clandestine proclama la création du parti social-démocrate ouvrier russe (nous nous appelions tous en ce temps sociaux-démocrates). En 1903 eut lieu la scission entre Bolcheviks et Mencheviks. En 1912, la fraction bolchevique devint définitivement un parti indépendant.

Il apprit à reconnaître la mécanique de classe de la société dans les luttes, dans de grandioses événements, pendant 12 ans (1905-1917). Il éduqua des cadres aptes à l’initiative comme à l’obéissance. La discipline de l’action révolutionnaire s’appuyait sur l’unité de la doctrine, les traditions des luttes communes et la confiance envers une direction éprouvée.

Tel était le parti en 1917. Tandis que l’« opinion publique » officielle et les tonnes de papier de la presse intellectuelle le mésestimaient, il s’orientait selon le mouvement des masses. Il tenait fermement le levier en main au-dessus des usines et des régiments. Les masses paysannes se tournaient toujours plus vers lui. Si l’on entend par nation non les sommets privilégiés, mais la majorité du peuple, c’est-à-dire les ouvriers et les paysans, alors le bolchevisme devint au cours de l’année 1917 le parti russe véritablement national.

En 1917, Lénine, contraint de se tenir caché, donna le signal : « La crise est mûre, l’heure du soulèvement approche ». Il avait raison. Les classes dominantes étaient tombées dans l’impasse en face des problèmes de la guerre et de la libération nationale. La bourgeoisie perdit définitivement la tête. Les partis démocratiques, les Mencheviks et les Socialistes-révolutionnaires, dissipèrent le dernier reste de leur confiance auprès des masses en soutenant la guerre impérialiste par la politique de compromis impuissants et de concessions aux propriétaires bourgeois et féodaux. L’armée réveillée ne voulait plus lutter pour les buts de l’impérialisme qui lui étaient étrangers. Sans faire attention aux conseils démocratiques, la paysannerie expulsa les propriétaires fonciers de leurs domaines. La périphérie nationale opprimée de l’Empire se dressa contre la bureaucratie pétersbourgeoise. Dans les conseils d’ouvriers et de soldats les plus importants, les bolcheviks dominaient. Les ouvriers et les soldats exigeaient des actes. L’abcès était mûr. Il fallait un coup de bistouri.

Le soulèvement ne fut possible que dans ces conditions sociales et politiques. Et il fut aussi inéluctable. Mais on ne peut plaisanter avec l’insurrection. Malheur au chirurgien qui manie négligemment le bistouri. L’insurrection est un art. Elle a ses lois et ses règles.

Le Parti réalisa l’insurrection d’Octobre avec un calcul froid et une résolution ardente. Grâce à cela, précisément, elle triompha presque sans victime. Par les Soviets victorieux, les bolcheviks se placèrent à la tête du pays qui englobe un sixième de la surface terrestre.

Il est à supposer que la majorité de mes auditeurs d’aujourd’hui ne s’occupaient encore nullement de politique, en 1917. Cela est d’autant mieux. La jeune génération a devant elle beaucoup de choses intéressantes, mais aussi des choses pas toujours faciles.

Mais les représentants des vieilles générations, dans cette salle, se rappelleront certainement très bien comment fut accueillie la prise du pouvoir par les Bolcheviks : comme une curiosité, un malentendu, un scandale, le plus souvent comme un cauchemar qui devait se dissiper au premier rayon de soleil. Les bolcheviks se maintiendraient 24 heures, une semaine, un mois, une année. Il fallait repousser les délais toujours plus... Les maîtres du monde entier s’armaient contre le premier Etat ouvrier : déclenchement de la guerre civile, nouvelles et nouvelles interventions, blocus. Ainsi passa une année après l’autre. L’histoire a eu à enregistrer, entre temps, quinze années d’existence du pouvoir soviétique.

Oui, dira quelque adversaire : l’aventure d’Octobre s’est montrée beaucoup plus solide que beaucoup d’entre nous le pensions. Peut-être ne fût-ce pas complètement une « aventure ». Néanmoins, la question conserve toute sa force : qu’a-t-on obtenu pour ce prix si élevé ? Peut-être a-t-on réalisé ces tâches si brillantes annoncées par les bolcheviks à la veille de l’insurrection ? Avant de répondre à l’adversaire supposé, observons que la question en elle-même n’est pas nouvelle. Au contraire, elle s’attache aux pas de la révolution d’Octobre depuis le jour de sa naissance.

Le journaliste français Claude Anet, qui séjournait à Petrograd pendant la révolution, écrivait déjà le 27 octobre 1917 : « Les maximalistes (c’est ainsi que les Français appelaient alors les bolcheviks) ont pris le pouvoir et le grand jour est arrivé. Enfin, me dis-je, je vais voir se réaliser l’Eden socialiste qu’on nous promet depuis tant d’années... Admirable aventure ! Position privilégiée ! », etc., etc., et ainsi de suite. Quelle haine sincère derrière ces salutations ironiques ! Dès le lendemain de la prise du Palais d’Hiver, le journaliste réactionnaire s’empressait d’annoncer ses prétentions à une carte d’entrée pour l’Eden. Quinze années se sont écoulées depuis l’insurrection. Avec un manque de cérémonie d’autant plus grand, les adversaires manifestent leur joie maligne qu’aujourd’hui encore le pays des Soviets ressemble très peu à un royaume de bien-être général. Pourquoi donc la révolution et pourquoi les victimes ?

Suite dans l'article suivant.

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7 novembre 2007 3 07 /11 /novembre /2007 22:13
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Bilan d’Octobre

 

Chers auditeurs, je me permets de penser que les contradictions, les difficultés, les fautes et les insuffisances du régime soviétique ne me sont pas moins connues qu’à qui que ce soit. Personnellement, je ne les ai jamais dissimulées, ni en paroles ni en écrits. Je pensais et je pense que la politique révolutionnaire – à la différence de la politique conservatrice – ne peut être édifiée sur le camouflage. « Exprimer ce qui est » : ce doit être le principe le plus élevé de l’Etat ouvrier.

 

Mais il faut des perspectives dans la critique comme dans l’activité créatrice. Le subjectivisme est un mauvais aiguilleur, surtout dans les grandes questions. Les délais doivent être adaptés aux tâches et non aux caprices individuels. Quinze années ! Qu’est-ce pour une seule vie ? Pendant ce temps, nombreux sont ceux de notre génération qui furent enterrés. Chez les survivants, les cheveux gris se sont beaucoup multipliés. Mais ces mêmes quinze années, quelle période minime dans la vie d’un peuple ! Rien qu’une minute sur la montre de l’histoire.

 

Le capitalisme eut besoin de siècles pour s’affirmer dans la lutte contre le moyen-âge, pour élever la science et la technique, pour construire les chemins de fer, pour tendre des fils électriques. Et alors ? Alors, l’humanité fut jetée par le capitalisme dans l’enfer des guerres et des crises ! Mais au socialisme, ses adversaires, c’est-à-dire les partisans du capitalisme, n’accordent qu’une décade et demie pour instaurer sur terre le paradis avec tout le confort. Non, nous n’avons pas pris sur nous de telles obligations. Nous n’avons pas posé de tels délais. On doit mesurer les processus de grands changements sur une échelle qui leur soit adéquate. Je ne sais si la société socialiste ressemblera au paradis biblique. J’en doute fort. Mais dans l’Union Soviétique, il n’y a pas encore de socialisme. Un état de transition y domine, plein de contradictions, chargé du lourd héritage du passé, soumis à la pression ennemie des Etats capitalistes. La révolution d’Octobre a proclamé le principe de la nouvelle société. La République soviétique n’a montré que le premier stade de sa réalisation. La première lampe d’Edison fut très mauvaise. Sous les fautes et les erreurs de la première édification socialiste, on doit savoir discerner l’avenir.

 

Et les calamités qui s’abattent sur les êtres vivants ? Les résultats de la révolution justifient-ils les victimes causées par elle ? Question stérile et profondément rhétorique : comme si les processus de l’histoire relevaient d’un plan comptable ! Avec autant de raison, face aux difficultés et peines de l’existence humaine, on pourrait demander : cela vaut-il vraiment la peine d’être sur terre ? Lénine écrivit à ce propos : « Et le sot attend une réponse »... Les méditations mélancoliques n’ont pas interdit à l’homme d’engendrer et de naître. Même dans ces jours d’une crise mondiale sans exemple, les suicides constituent heureusement un pourcentage peu élevé. Mais les peuples n’ont pas l’habitude de chercher refuge dans le suicide. Ils cherchent l’issue aux fardeaux insupportables dans la révolution.

 

En outre, qui s’indigne au sujet des victimes de la révolution socialiste ? Le plus souvent, ce sont ceux qui ont préparé et glorifié les victimes de la guerre impérialiste ou du moins qui s’en sont très facilement accommodés. C’est notre tour de demander : la guerre s’est-elle justifiée ? Qu’a-t-elle donné ? Qu’a-t-elle enseigné ?

 

Dans ses 11 volumes de diffamation contre la Grande Révolution française, l’historien réactionnaire Hippolyte Taine décrit non sans une joie maligne les souffrances du peuple français dans les années de la dictature jacobine et celles qui la suivirent. Elles furent surtout pénibles pour les couches inférieures des villes, les plébéiens, qui, comme sans-culotte, donnèrent à la révolution la meilleure partie de leur âme. Eux ou leurs femmes passaient des nuits froides dans des queues pour retourner le lendemain les mains vides au foyer familial glacial. Dans la dixième année de la révolution, Paris était plus pauvre qu’avant son éclosion. Des faits soigneusement choisis, artificiellement compilés servent à Taine pour fonder son verdict destructeur contre la révolution. Voyez-vous, les plébéiens voulaient être des dictateurs et se sont jetés dans la misère.

 

Il est difficile d’imaginer un moraliste plus plat : premièrement, si la révolution avait jeté le pays dans la misère, la faute en retombait avant tout sur les classes dirigeantes qui avaient poussé le peuple à la révolution. Deuxièmement : la grande révolution française ne s’épuisa pas en queues de famine devant les boulangeries. Toute la France moderne, sous certains rapports toute la civilisation moderne sont sorties du bain de la révolution française !

 

Au cours de la guerre civile, aux Etats-Unis, pendant l’année 60 du siècle précédent, 50 000 hommes sont tombés. Ces victimes se justifient-elles ? Du point de vue des esclavagistes américains et des classes dominantes de Grande-Bretagne qui marchaient avec eux – non ! Du point de vue du nègre ou du travailleur britannique – complètement ! Et du point de vue général du développement de l’humanité – il ne peut aussi y avoir de doute. De la guerre civile de l’année 60 sont issus les Etats-Unis actuels, avec leur initiative pratique effrénée, la technique rationaliste, l’élan économique. Sur ces conquêtes de l’américanisme, l’humanité édifiera la nouvelle société.

 

La révolution d’Octobre a pénétré plus profondément que toutes celles qui la précédèrent dans le saint des saints de la société : dans les rapports de propriété. Des délais d’autant plus longs sont nécessaires pour que se manifestent les suites créatrices de la révolution dans tous les domaines de la vie. Mais l’orientation générale du bouleversement est maintenant déjà claire devant ses accusateurs capitalistes : la République soviétique n’a aucune raison de courber la tête et de parler le langage de l’excuse.

 

Pour apprécier le nouveau régime au point de vue du développement humain, on doit d’abord répondre à la question : en quoi s’extériorise le progrès social, et comment peut-il se mesurer ? Le critère le plus objectif, le plus profond et le plus indiscutable, c’est le progrès qui peut se mesurer par la croissance de la productivité du travail social. L’estimation de la révolution d’Octobre, sous cet angle, est déjà donnée par l’expérience. Pour la première fois dans l’histoire, le principe de l’organisation socialiste a montré sa capacité en fournissant des résultats de production jamais obtenus dans une courte période.

 

En chiffres d’index globaux, la courbe du développement industriel de la Russie s’exprime comme suit. Posons pour l’année 1913, la dernière année avant la guerre, le nombre 100. L’année 1920, le sommet de la guerre civile, est aussi le point le plus bas de l’industrie : 25 seulement, c’est-à-dire un quart de la production d’avant-guerre ; 1925, un accroissement jusqu’à 75, c’est-à-dire jusqu’aux trois-quarts de la production d’avant-guerre ; 1929, environ 200 ; 1932, l’indice est de 300, c’est-à-dire trois fois plus qu’à la veille de la guerre.

 

Le tableau devient encore plus clair à la lumière des index internationaux. De 1925 à 1932, la production industrielle de l’Allemagne a diminué d’environ une fois et demie ; en Amérique, environ du double ; en Union Soviétique, elle a plus que quadruplé. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

 

Je ne songe nullement à nier ou à dissimuler les côtés sombres de l’économie soviétique. Les résultats des index industriels sont extraordinairement influencés par le développement non favorable de l’économie agraire, c’est-à-dire du domaine qui ne s’est pas encore élevé aux méthodes socialistes, mais qui fut en même temps mené sur la voie de la collectivisation, sans préparation suffisante, plutôt bureaucratiquement que techniquement et économiquement. C’est une grande question qui, cependant, déborde les cadres de ma conférence.

 

Les chiffres des indices présentés appellent encore une réserve essentielle. Les succès indiscutables et brillants à leur façon de l’industrialisation soviétique exigent une vérification économique ultérieure du point de vue de l’harmonie réciproque des différents éléments de l’économie, de leur équilibre dynamique et, par conséquent, de leur capacité de rendement. De grandes difficultés et même des reculs sont encore inévitables. Le socialisme ne sort pas dans sa forme achevée du plan quinquennal, comme Minerve de la tête de Jupiter ou Vénus de l’écume de la mer. On est encore devant des décennies de travail opiniâtre, de fautes, d’amélioration et de reconstruction. En outre, n’oublions pas que l’édification socialiste, par essence, ne peut atteindre son achèvement que sur l’arène internationale. Mais même le bilan économique le plus défavorable des résultats obtenus jusqu’à présent ne pourrait révéler que l’inexactitude des données, les fautes du plan et les erreurs de la direction ; il ne pourrait contredire le fait établi empiriquement : la possibilité d’élever la productivité du travail collectif à une hauteur jamais existante à l’aide de méthodes socialistes. Cette conquête, d’une importance historique mondiale, personne et rien ne pourra nous la dérober.

 

Après ce qui vient d’être dit, à peine faut-il s’attarder sur les plaintes selon lesquelles la révolution d’Octobre a mené la Russie au déclin de la culture. Telle est la voix des classes dirigeantes et des salons inquiets. La « culture » aristocratico-bourgeoise renversée par la révolution prolétarienne n’était qu’une simili-parure de la barbarie. Pendant qu’elle restait inaccessible au peuple russe, elle n’apportait presque rien de neuf au trésor de l’humanité.

 

Par ailleurs, en ce qui concerne cette culture tant pleurée par l’émigration blanche, on doit poser la question : dans quel sens est-elle détruite ? Dans un seul sens : le monopole d’une petite minorité sur les biens de la culture est anéanti. Mais tout ce qui était réellement culturel dans l’ancienne culture russe est resté intact. Les Huns du bolchevisme n’ont piétiné ni la conquête de la pensée, ni les oeuvres de l’art. Au contraire : ils ont soigneusement rassemblé les monuments de la création humaine et les ont mis en ordre exemplaire. La culture de la monarchie, de la noblesse et de la bourgeoisie est maintenant devenue la culture des musées historiques.

 

Le peuple visite avec zèle ces musées. Mais il ne vit pas dans les musées. Il apprend. Il construit. Le seul fait que la révolution d’Octobre ait enseigné au peuple russe, aux dizaines de peuples de la Russie tsariste, à lire et à écrire, se place incomparablement plus haut que toute la culture russe en serre d’autrefois.

 

La révolution d’Octobre a posé la base pour une nouvelle culture destinée non à des élus, mais à tous. Les masses du monde entier le sentent. D’où leurs sympathies pour l’Union Soviétique, aussi ardentes qu’était jadis leur haine contre la Russie tsariste.

 

Chers auditeurs, vous savez que le langage humain représente un outil irremplaçable, non seulement pour la désignation des événements mais aussi pour leur estimation. En écartant l’accidentel, l’épisodique, l’artificiel, il absorbe en lui le réel, il le caractérise et le ramasse. Remarquez avec quelle sensibilité les langues des nations civilisées ont distingué deux époques dans le développement de la Russie. La culture aristocratique apporta dans le monde des barbarismes tels que tsar, cosaque, pogrome, nagaika [fouet]. Vous connaissez ces mots et vous savez ce qu’ils signifient. Octobre apporta aux langues du monde des mots tels que Bolchevik, Soviet, Kolkhoz, Gosplan [Commission du plan], Piatiletka [Plan quinquennal]. Ici la linguistique pratique rend son jugement historique suprême !

 

La signification la plus profonde de chaque révolution, et cependant plus difficilement soumise à une mesure immédiate, consiste en ce qu’elle forme et trempe le caractère populaire. La représentation du peuple russe comme un peuple lent, passif, mélancolique et mystique est largement répandue et non par hasard. Elle a ses racines dans le passé. Mais jusqu’à présent, ces modifications profondes que la révolution a introduites dans le caractère du peuple ne sont pas suffisamment prises en considération en Occident. Pouvait-il en être autrement ?

 

Chaque homme avec une expérience de la vie peut éveiller dans sa mémoire l’image d’un adolescent quelconque connu de lui qui – impressionnable, lyrique, sentimental enfin – devient plus tard, d’un seul coup, sous l’action d’un puissant choc moral, plus fort, mieux trempé et n’est plus reconnaissable. Dans le développement de toute une nation, la Révolution accomplit des transformations morales du même genre.

 

L’insurrection de février contre l’autocratie, la lutte contre la noblesse, contre la guerre impérialiste, pour la paix, pour la terre, pour l’égalité nationale, l’insurrection d’Octobre, le renversement de la bourgeoisie et des partis qui tendaient à des accords avec la bourgeoisie, trois années de guerre civile sur un front de 8000 kilomètres, les années de blocus, de misère, de famine et d’épidémies, les années d’édification économique tendue, les nouvelles difficultés et privations : tout cela est une rude mais bonne école. Un lourd marteau détruit le verre, mais forge l’acier. Le marteau de la révolution forge l’acier du caractère du peuple.

 

Peu après l’insurrection un des généraux tsaristes, Zaleski, s’étonnait « qu’un portier ou qu’un gardien devienne d’un coup un président de tribunal ; un infirmier, directeur d’hôpital ; un coiffeur, dignitaire ; un enseigne, commandant suprême ; un journalier, maire ; un serrurier dirigeant d’entreprise ».

 

« Qui le croira ? » On devait déjà le croire. On ne pouvait d’ailleurs pas ne pas le croire, tandis que les enseignes battaient les généraux, le maire, autrefois journalier, brisait la résistance de la vieille bureaucratie, le lampiste mettait de l’ordre dans les transports, le serrurier, comme directeur, rétablissait l’industrie. « Qui le croira ? » Qu’on tente seulement de ne pas le croire.

 

Pour expliquer la patience inhabituelle que les masses populaires d’Union Soviétique montrèrent dans les années de la révolution, nombre d’observateurs étrangers font appel, par ancienne habitude, à la passivité du caractère russe. Anachronisme grossier ! Les masses révolutionnaires supportèrent les privations patiemment, mais non passivement. Elles construisent de leurs propres mains un avenir meilleur et elles veulent le créer à tout prix. Que l’ennemi de classe essaie seulement d’imposer sa volonté à ces masses patientes ! Non, mieux vaut qu’il ne l’essaie pas !

 

Pour conclure, essayons de fixer la place de la révolution d’Octobre non seulement dans l’histoire de la Russie, mais dans l’histoire du monde. Pendant l’année 1917, dans l’intervalle de 8 mois, deux courbes historiques se rencontrèrent. La révolution de février – cet écho attardé des grandes luttes qui se sont déroulées dans les siècles passés sur les territoires des Pays-Bas, d’Angleterre, de France et de presque toute l’Europe continentale – se lie à la série des révolutions bourgeoises. La révolution d’Octobre proclame et ouvre la domination du prolétariat. C’est le capitalisme mondial qui subit sur le territoire de la Russie sa première grande défaite. La chaîne se brisa au plus faible maillon. Mais c’est la chaîne qui se brisa, et non seulement le maillon.

 

Vers le socialisme

 

Le capitalisme, comme système mondial, s’est historiquement survécu. Il a cessé de remplir sa mission essentielle : l’élévation du niveau de la puissance humaine et de la richesse humaine. L’humanité ne peut stagner sur le palier atteint. Seule une puissante élévation des forces productives et une organisation juste, planifiée, c’est-à-dire socialiste, de production et de répartition, peut assurer aux hommes – à tous les hommes – un niveau de vie digne et leur conférer, en même temps, le sentiment précieux de la liberté face à leur propre économie. De la liberté sous deux sortes de rapports : premièrement, l’homme ne sera plus obligé de consacrer la principale partie de sa vie au travail physique. Deuxièmement, il ne dépendra plus des lois du marché, c’est-à-dire des forces aveugles et obscures qui s’édifient derrière son dos. Il édifiera librement son économie, c’est-à-dire selon un plan, le compas en main. Cette fois, il s’agit de radiographier l’anatomie de la société, de découvrir tous ses secrets et de soumettre toutes ses fonctions à la raison et à la volonté de l’homme collectif. En ce sens, le socialisme doit devenir une nouvelle étape dans la croissance historique de l’humanité.

 

A notre ancêtre qui s’arma pour la première fois d’une hache de pierre, toute la nature se présenta comme la conjuration d’une puissance mystérieuse et hostile. Depuis, les sciences naturelles, en collaboration étroite avec la technologie pratique, ont éclairé la nature jusque dans ses profondeurs les plus obscures. Au moyen de l’énergie électrique, le physicien rend maintenant son jugement sur le noyau atomique. L’heure n’est plus lointaine où, en se jouant, la science résoudra la tâche de l’alchimie, transformant le fumier en or et l’or en fumier. La où les démons et les furies de la nature se déchaînaient règne maintenant toujours plus courageusement la volonté industrieuse de l’homme.

 

Mais tandis qu’il lutta victorieusement contre la nature, l’homme édifia aveuglément ses rapports avec les autres hommes, presque comme les abeilles ou les fourmis. Avec retard et beaucoup d’indécision, il aborda les problèmes de la société humaine. Il commença par la religion pour passer ensuite à la politique. La Réforme représenta le premier succès de l’individualisme et du rationalisme bourgeois dans un domaine où avait régné une tradition morte. La pensée critique passa de l’Eglise à l’Etat. Née dans la lutte contre l’absolutisme et les conditions moyenâgeuses, la doctrine de la souveraineté populaire et des droits de l’homme et du citoyen grandit. Ainsi se forma le système du parlementarisme. La pensée critique pénétra dans le domaine de l’administration de l’Etat. Le rationalisme politique de la démocratie signifiait la plus haute conquête de la bourgeoisie révolutionnaire.

 

Mais entre la nature et l’Etat se trouve l’économie. La technique a libéré l’homme de la tyrannie des anciens éléments – la terre, l’eau, le feu et l’air – pour le soumettre aussitôt à sa propre tyrannie. L’homme cesse d’être l’esclave de la nature pour devenir l’esclave de la machine et, pire encore, l’esclave de l’offre et de la demande. La crise mondiale actuelle témoigne d’une manière particulièrement tragique combien ce dominateur fier et audacieux de la nature reste l’esclave des puissances aveugles de sa propre économie. La tâche historique de notre époque consiste à remplacer le jeu déchaîné du marché par un plan raisonnable, à discipliner les forces productives, à les contraindre d’agir avec harmonie en servant docilement les besoins de l’homme. C’est seulement sur cette nouvelle base sociale que l’homme pourra redresser son dos fatigué et – non seulement des élus – mais chacun et chacune, devenir un citoyen ayant plein pouvoir dans le domaine de la pensée.

 

Mais cela n’est pas encore l’extrémité du chemin. Non, ce n’en est que le commencement. L’homme se désigne comme le couronnement de la création. Il y a certains droits. Mais qui affirme que l’homme actuel soit le dernier représentant le plus élevé de l’espèce homo sapiens ? Non, physiquement comme spirituellement, il est très éloigné de la perfection, cet avortement biologique dont la pensée est malade et qui ne s’est créé aucun nouvel équilibre organique.

 

Il est vrai que l’humanité a plus d’une fois produit des géants de la pensée et de l’action, qui dépassent leurs contemporains comme des sommets sur des chaînes de montagne. Le genre humain a le droit d’être fier de ses Aristote, Shakespeare, Darwin, Beethoven, Goethe, Marx, Edison et Lénine. Mais pourquoi ceux-ci sont-ils si rares ? Avant tout, parce qu’ils sont issus à peu près sans exception des classes les plus élevées ou moyennes. A de rares exceptions près, les étincelles du génie sont étouffées, dans les profondeurs opprimées du peuple, avant même qu’elles puissent jaillir. Mais c’est aussi parce que le processus de génération, de développement et d’éducation de l’homme resta et reste en son essence le fait du hasard, non éclairé par la théorie et la pratique, non soumis à la conscience et à la volonté.

 

L’anthropologie, la biologie, la physiologie, la psychologie ont rassemblé des montagnes de matériaux pour ériger devant l’homme, dans toute leur ampleur, les tâches de son propre perfectionnement corporel et spirituel et de son développement ultérieur. Par la main géniale de Sigmund Freud, la psychanalyse a soulevé le couvercle du puits poétiquement nommé « l’âme » humaine. Et qu’est-il apparu ? Notre pensée consciente ne constitue qu’une petite partie du travail des obscures forces psychiques. De savants plongeurs descendent au fond de l’océan et y photographient de mystérieux poissons. Pour que la pensée humaine descende au fond de son propre puits psychique, elle doit éclairer les mystérieuses forces motrices de l’âme et les soumettre à la raison et à la volonté.

 

Quand il en aura terminé avec les forces anarchiques de sa propre société, l’homme travaillera sur lui-même dans les mortiers, dans les cornues du chimiste. Pour la première fois, l’humanité se considérera elle-même comme une matière première, et dans le meilleur des cas comme un produit physique et psychique semi-achevé. Le socialisme signifiera un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, aussi en ce sens que l’homme d’aujourd’hui, plein de contradictions et sans harmonie, frayera la voie à une nouvelle race plus heureuse.

 

Léon Trotsky (le 7 nov 1932)

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